Les verjus conjugaux, récoltés principalement en province, se composent de ces très jeunes gens, fils de famille par excellence, dont les parents cherchent à former l’établissement le plus promptement possible. L’un est le seul garçon, dauphin in-trente-deux, et l’on est pressé de le voir perpétuer sa race; quel malheur, en effet, que le nom des Sottenville ou des Escarbagnas vînt à s’éteindre! L’autre a une mère, vertu de profession, qui redoute pour lui le souffle empoisonné du siècle et cherche un nid où reposer, à l’abri de l’orage, les ailes de son innocent passereau. Pour tous, il y a une foule de bonnes et prudentes raisons. On s’enquiert donc d’abord, quelquefois fort longtemps d’avance, d’une jeune personne dont la fortune et la position sociale réalisent les prétentions qu’on se croit le droit d’élever. Du caractère, de l’esprit, de l’âme enfin, il en est un peu moins question; et, en effet, que servirait de s’en trop préoccuper? Toutes les demoiselles, celles-là mêmes qui pendant leur enfance ont été proclamées par leurs mères de vrais démons, ne deviennent-elles pas subitement, vers l’âge de quinze ans, des modèles d’ordre et de raison, des phénomènes de douceur et de bonté?—Il est vrai, elle était un peu vive, étant petite; mais elle est si changée! son humeur est devenue si égale! son caractère s’est si heureusement formé!... Elle aime tant son père! elle aime tant sa mère! elle aime tant ses petits frères!—Comment supposer que cet ange n’adorera pas son mari?—Et puis, il y en a de si jolies!
Lors donc que le conseil de famille a trouvé une héritière selon les conditions du programme, il commence par endoctriner le dauphin. On doit reconnaître que la jeunesse actuelle, singulièrement raisonnable et positive, est assez facile à apprivoiser au sujet des mariages de convenance. Pourvu que la jeune personne n’ait pas le nez positivement de travers, les bras trop rouges, ou qu’on n’ait pas été obligé de lui mouler une taille de nymphe sur un lit de fer; quelquefois même, nonobstant un de ces petits malheurs, l’affaire, car c’est une affaire, est conclue sans difficulté. Les conventions d’intérêt sont stipulées, de part et d’autre, avec l’attention la plus scrupuleuse, mais avec les formes les plus exquises. La noce est brillante; la corbeille magnifique; les procédés réciproques sont parfaits de bon goût et de savoir-vivre. On monte la maison du jeune ménage; cette association s’appelle un jeune ménage. Sur les voitures, on accole les deux écussons, quand il y a voitures et écussons; touchante allégorie! Puis quand le tout est dûment, légalement, religieusement scellé et concaténé, on souhaite aux époux, comme Isaac à Jacob, la graisse de la terre et la rosée du ciel. C’est ainsi que se lance sur la mer de la vie le couple intéressant, tandis qu’une voix paternelle murmure aux oreilles du mari un dernier monitoire qui, en langage de marine, puisque j’ai commencé à parler marine, peut se traduire ainsi: maintenant débrouillez-vous.
Un débrouillement assez ordinaire est l’enchevêtrement le mieux conditionné, le plus inextricable nœud gordien dont puissent s’étrangler réciproquement deux tourtereaux liés par le cou. Comment exiger d’un damoiseau, qui ne sait de la vie que ce que lui en ont laissé voir par un trou du rideau, le plus exigu possible, la prudence et la surveillance paternelle, qu’il se trouve tout d’un coup, par la grâce de Dieu, à la hauteur d’un rôle dont il ignore le premier mot? Toute science veut être apprise. Pour qui ne les a pas étudiées de bonne heure, les femmes sont un peu plus difficiles à comprendre que le sanscrit ou l’hébreu, et les langues de feu des apôtres sont le dernier astre qui descende au front des maris.
Il est de ces vertueux jeunes gens qui, en se mariant, pourraient porter le bouquet de fleurs d’oranger. Ceux-ci se prennent d’un tel enthousiasme pour les joies, liesses et délices de leur nouvel état, qu’ils s’y engluent de prime abord comme des moineaux à la pipée. Quand pour surcroît de malheur, désirable malheur, direz-vous peut-être, les grands parents leur ont octroyé une charmante et spirituelle créature disposée à utiliser la puissance de ses charmes—et quelle femme n’aspire pas un peu au despotisme!—ils sont, dans la quinzaine, couchés, liés, emmaillotés aux pieds du joli Bonaparte en cornettes. La loi salique est abrogée; symptôme de révolution et de désastres! Dans le gouvernement des familles comme dans celui des États, le règne de la quenouille file rarement des jours d’or et de soie.
D’autres au contraire, ceux-là surtout à qui sont échus les nez tordus, bras rouges et lits de fer susmentionnés, font dater du jour de leurs noces l’ère d’une émancipation longtemps désirée. Il y a dans la nature masculine je ne sais quelle substance maligne qui demande à fermenter tôt ou tard. Semblable au gaz qui pétille dans le vin de Champagne, il faut que cette vapeur s’exhale, que cette mousse jaillisse pour que la liqueur reste calme, et quand cette évaporation n’a pas précédé l’hymen, il est à craindre qu’elle ne le suive.
D’autres dangers attendent les hommes qui se marient trop tard, maris de conserve, avons-nous dit, mais d’ordinaire assez mal conservés. Encore une fois, il n’est question ici ni d’Argantes ni de Cassandres, nous parlons de futurs dont l’âge n’ait rien qui puisse effrayer la pensionnaire la plus effarouchable. Il s’agit moins des cheveux gris de la tête que de ceux de l’esprit, des rides du front que de celles de l’âme.
S’il est des jeunes gens dont l’existence nouée, pour ainsi dire, semble une étrange anomalie dans notre époque de développement prématuré et de turbulente agitation, il en est d’autres, en bien plus grand nombre, qui escomptent leur vie, en gaspillant avec imprévoyance les plus précieux trésors. Sur ces pentes glissantes, mais d’un marcher si doux, que tapissent les riches fleurs de la jeunesse, ils moissonnent à pleines mains, sans regarder s’ils n’arrachent pas avec les fruits du printemps les germes qui devaient faire à l’automne une parure moins brillante, mais belle encore. Ils pressent d’une lèvre avide et jamais désaltérée les coupes enivrantes jusqu’à ce qu’elles soient taries, sans songer qu’il viendra un temps où une goutte du fond du vase acquerra la valeur de celle qu’implorait de Lazare le mauvais riche. Ils dévorent ainsi gloutonnement leur existence, l’avenir avec le présent; puis, quand ils ont usé tout ce qu’a de flamme leur esprit, si cependant ils ont de l’esprit, tout ce qu’a de passion leur âme, s’ils ont une âme, ils s’arrêtent un jour, accablés de dégoût et d’ennui, le cerveau vide, ainsi que le cœur.
Alors est arrivé cet âge viril qui est le point culminant de l’existence, l’époque où l’homme devrait déployer tout le luxe de sa maturité, mais dont des excès précoces ont déjà terni l’éclat et flétri les couleurs. En ce moment, de légers signes de déclin préludent à ce concert d’avertissements lugubres, de sombres prédications que chaque année ramène plus sonore, plus menaçant, plus épouvantable, et dont la dernière mesure se frappe sur la tombe. Des rides creusées par les passions plus que par le temps commencent à sillonner le front qui s’agrandit en rongeant les cheveux, comme le désert repousse, par un progrès constant, les forêts qui le bordent; selon la différence des tempéraments, la figure s’évide insensiblement comme celle des médailles consulaires, ou acquiert le développement plantureux qui finit par rendre certains mentons semblables à une jambe d’éléphant.
Lorsqu’un homme de la seconde jeunesse a mis le pied sur ce terrain incliné, des symptômes involontaires décèlent qu’il vient de découvrir un nouvel horizon. Pendant quelque temps, il passe en revue tous les matins la douzaine de fils d’argent qui ornent chacune de ses tempes en poussant, s’il croit s’apercevoir que le chiffre augmente, une interjection que je n’écrirai pas. S’il est menacé d’un embonpoint ridicule, il mesure le tour de ses poignets et de sa ceinture à l’instar de lord Byron, seule ressemblance entre eux, vous pouvez le croire; ou bien, s’il est exposé à la calamité contraire, il s’attendrit paternellement, chaque fois qu’il va au bal, sur la décadence prononcée de ses mollets.