[XI]
THÉÂTRES
Il est intéressant de voir les Anglais au théâtre chez eux et d'observer comment ils s'y amusent; assurément charbonnier est maître de se divertir à son gré, seulement qu'on nous permette de rire, et que jamais, au grand jamais, ces gens-là ne viennent nous faire la morale.
On donne en ce moment au Haymarket un drame: le Tentateur,—qui est bien la production la plus complètement immorale qui se puisse imaginer!
Dans un pays où il y a seulement quinze ans on n'aurait pas osé nommer le diable (le seul Lucifer de Milton avait ses entrées dans la société polie), on écoute aujourd'hui avec complaisance l'apothéose de l'esprit du mal!
L'auteur de cette œuvre est le poète Jones, disciple et continuateur de Swinburne, et le diable tel que son imagination l'a conçu, et tel que l'incarne avec une délectation évidente un acteur à la mode, est un personnage parfaitement répugnant.
Vous souvenez-vous de Faure dans le rôle de Méphistophélès? Quel diable rablé et militant; était-il assez solide dans son pourpoint rouge, avec ses grands sourcils en cornes sur le front, sa moustache sombre, et son apparence de diable bon vivant, c'était bien messire Satan tel que le comprenaient les simples esprits du moyen âge; un reître paillard, mais au fond moins désagréable que sa réputation; bref une honnête femme (pourvu bien entendu qu'elle n'y succombât pas), aurait pu avouer avoir été tentée par ce diable-là; dans sa partie il était vraiment extrêmement ragoûtant et les grands et triomphants éclats que lui prête la musique de Gounod n'ont rien de malsain, au contraire.
Voyez après cela le tentateur du Haymarket vêtu de couleurs presque sombres; pâle comme la mort, la paupière affaissée; c'est le diable des épuisés et non des vivants.