Il y a une société pour l'embellissement des logis pauvres, une autre pour leur procurer des fleurs; toutes ces œuvres occupent nombre de femmes, entretiennent l'esprit public et la solidarité humaine; ce sont, dans les journaux, d'incessants appels, et toujours ils trouvent une réponse.

L'activité continuelle, physique et mentale est le grand ressort de vie en Angleterre; ce n'est pas considérer vivre que de végéter dans un isolement égoïste et placide; il faut faire quelque chose; il faut, d'une façon quelconque, satisfaire cette curiosité d'esprit. Imagine-t-on en France trois demoiselles de bonne famille partant dans une petite voiture basse, traînée par un poney acheté à frais communs, pour explorer ainsi un ou deux départements. Cela se fait en ce moment même en Angleterre; elles iront de la sorte indépendantes, libres et heureuses, portant avec elles leur mince bagage, couchant dans des auberges où elles n'étonnent personne, soignant leur poney, s'arrêtant pour dessiner, pour jouir d'un site pittoresque, faisant une provision de santé, de souvenirs, de contentement. On en a vu d'autres, ne pouvant s'offrir le luxe d'un poney, entreprendre un voyage à pied, l'accomplir, et d'après leur récit, y trouver un plaisir extrême.

Et notez que ces sortes d'entreprises rencontrent immédiatement des imitatrices, que tout ce monde, qui a plus de courage que d'argent, trouve ainsi moyen de jouir de la vie, de la jeunesse, et que bien entendu les réputations ni la vertu n'en ressentent le moindre dommage; d'autres iront en tricycle! et, mon Dieu, leur reprochera-t-on ce plaisir un peu excentrique? Quand on pense à ce qu'est en France la monotonie, la tristesse affreuse de la vie d'une fille de vingt-cinq ans à trente ans, sans dot et appartenant à un milieu peu aisé;—si on compare cette existence vide, sans objet, à l'existence qu'une fille de même âge et exactement dans les mêmes conditions aura en Angleterre, la différence est tout bonnement celle de l'esclave à la créature libre;—le dévorant souci des parents qui ne marient pas leurs filles, qui voient leur jeunesse se flétrir, leur gaîté s'en aller, est inconnu en Angleterre; toute fille, même laide, même sans un sou, ce qui est le cas du plus grand nombre, peut espérer se marier; ne saurait-elle jouer que du tambour de basque, il est possible qu'elle trouve un homme que cela charme, en tout cas, le sentiment que cela peut arriver, qu'on n'excite ni étonnement ni réprobation parce qu'à heure fixe le mari demandé n'a pas paru, est en soi un bienfait inestimable.


Dans quelques années, si les exigences vont croissant et si les mœurs sont les mêmes, le mariage deviendra en France une impossibilité pour des milliers de femmes; déjà cette pensée planant dans l'air attriste des vies innombrables: c'est cela dont meurt la France.

Une civilisation raffinée, et des instincts un peu grossiers, comme cela se rencontrait à la Renaissance, comme cela se rencontre en Angleterre, voilà ce qui fait des êtres forts, puissants et téméraires; si les instincts se raffinent trop, si la sensibilité s'exaspère, c'est le découragement et la stérilité.


[IX]

JEUNESSE ET VIEILLESSE