Elle était plus blanche que la neige, mais il lui semblait que des ailes venaient de lui surgir au cœur.
Ils arrivaient chez Mme Gascoyne dont l’accueil ne laissa rien à désirer, quoique Albéric ne lui fît pas très bonne impression. Dans l’esthétique toute spéciale de Mme Gascoyne, un homme à la peau très blanche, à la barbe très noire et aux cheveux frisés, était par ces particularités mêmes plutôt suspect ; il devait manquer de correction, et le laisser-aller d’Albéric, tout souple et mouvant, la confirma dans cette opinion.
Mme Gascoyne tolérait les étrangers, elle les recevait même très bien ; mais elle les plaignait et leur supportait comme une infirmité dont ils n’étaient pas responsables de répondre si peu au type auquel on reconnaissait un gentleman.
Albéric Gardonne était évidemment tout à fait Français, et n’avait rien pris aux Hurstmonceaux ; cependant il convenait d’être aimable pour lui. Mme Caulfield et sa fille Kathleen étaient présentes, et leur jugement, surtout celui de Mme Caulfield, fut diamétralement opposé. Mme Caulfield trouva à Albéric un aspect délicieusement romanesque, et il la conquit par la grâce joyeuse de son sourire.
Mme Gascoyne avait réuni avec tact quelques convives : d’abord Rakewood, dont le regard affectueux s’arrêta tout de suite avec admiration sur Sylvaine ; puis le marquis Turatti, attaché à la légation d’Italie, fort goûté et estimé à Londres, et que Mme Gascoyne envisageait comme une connaissance profitable pour Sylvaine ; ensuite un jeune neveu du côté Gascoyne, bel officier aux guards, très bon garçon, allant souvent à Paris, et qui se mit avec empressement à la disposition d’Albéric. Il y avait aussi miss Nelly Holt, l’amie dont Kathleen avait parlé à Sylvaine.
Mme Gascoyne faisait sans emphase, mais avec une extrême politesse, les honneurs de chez elle ; elle causait agréablement et aimait à faire parler les autres. Elle avait prié Rakewood de prendre la place en face d’elle ; il avait Sylvaine à sa gauche, et elle-même avait mis Albéric à la sienne. Au milieu de tout ce monde inconnu il se montra, comme de coutume, parfaitement à l’aise, discourut architecture et arts avec le marquis Turatti, qui, possesseur d’un palais historique à Bologne, s’y intéressait beaucoup, et enchanta miss Holt par l’originalité de ses appréciations. Miss Holt, de son côté, l’étonna ; mais elle était accoutumée à produire cette impression et ne s’y attardait pas. Mme Gascoyne, qui aurait sévèrement réprouvé chez d’autres certains propos, était si bien habituée à entendre Nelly débiter ses paradoxes, qu’elle ne pensait plus à s’en choquer ; il était convenu que c’était seulement l’effervescence d’idées originales. On savait miss Holt la plus droite et la plus honnête fille du monde, et même Mme Gascoyne la respectait pour son goût d’indépendance ; car il n’est pas comme les personnes qui se sont procuré la fortune, grâce au simple effort d’avoir plu, pour vanter la grandeur d’une conduite opposée. Mme Gascoyne était intimement convaincue qu’en des circonstances analogues sa conduite eût été celle de Nelly Holt ; elle la blâmait bien un peu de s’être installée toute seule ; mais comme, après tout, elle l’avait fait dans des conditions inattaquables, on le lui tolérait, et Mme Gascoyne admettait parfois que peut-être, en effet, pour travailler, Nelly était plus libre que chez sa mère, où régnait une agitation perpétuelle causée par le renvoi fréquent des domestiques. Miss Holt avait tout de suite mis Albéric au courant de sa position.
— Je suis journaliste, et, si vous m’intéressez, je vous donnerai sans doute une place dans mon prochain article.
Albéric l’assura qu’elle ne pouvait choisir un sujet plus intéressant.
— Je vous crois volontiers.
— Vous m’intéressez beaucoup aussi.