Il en est pour tout ainsi. D’un crépuscule à l’autre, les arbres se répondent ; limpide et mystérieux le chœur se prolonge que murmurent les ruisseaux ; tant que dure la nuit, des ombres fugaces volent sur la clairière, parfois un Songe les poursuit et si, dans un bosquet plus noir et mieux caché que tous les autres, on entend brusquement jargonner, sans doute que ce sont des satyres disputant sur une proie.
Bientôt on oublie, tant ces apparitions sylvestres vivent humainement, que leur essence est demi-divine ; le commerce des ægipans nous devient familier, et, tandis que les hamadryades écartent à leur réveil l’écorce des oliviers, on est à peine surpris que, des eaux passagères, se révèle un bras nu, ondoyant encore, mais déjà de chair.
C’est sur ces bases que Pierre Louÿs a construit la plupart de ses sonnets et tous ses contes antiques ; c’est encore sur elles qu’Henri de Régnier a édifié ses plus beaux poèmes.
Ainsi, l’inspiration peut suivre tel ou tel sentier en faisant naître autour d’elle ces fleurs de poésie que l’on va respirer chaque fois que la vie et son ennui nous font désirer un beau rêve, non point une de ces choses vagues qui s’étirent, s’allongent et n’ont ni couleur, ni contour, mais un beau rêve vivant et vif qui nous transporte dans un autre monde où les fruits sont plus savoureux, les ruisseaux d’un plus pur cristal et le ciel d’un meilleur azur ; mais il est des jours où cette muse, en humeur de folie, ne veut suivre aucun chemin tracé ni se plier à aucune contrainte ; elle veut chanter librement, et alors, on doit se taire, on doit écouter, car, s’il est possible de disserter sur une méthode didactique où la nature est vue sous la figure d’un jardin, sur une méthode fabuleuse où le faune paraît dans les buissons, et s’il est aisé de parler d’esthétique à ces propos, dès que le poète choisit, au lieu de considérer la nature sous un angle, de parler pour son propre compte, il n’y a plus à épiloguer.
Ces vers-là, le poète les tire du tréfonds de lui-même, et, si nous ne vivions en un temps malheureux et déplorable où l’on ne croit plus aux divinités, je dirais, avec tous les gens de bon sens, que ces vers-là sont nés sous le baiser des muses.
D’ailleurs, ils sont faciles à juger. Il ne s’en trouve point de passables. Ils sont beaux ou n’existent pas ! C’est la valeur même de l’homme qui y paraît. Un poète doit s’apprécier au prix de ses vers lyriques. — J’en sais de solennels où l’âme et l’océan murmurent, j’en sais d’émouvants où le cœur palpite avec le renouveau, et d’autres, héroïques, où l’on doute vraiment de la réalité de l’heure présente, tant les trilles de l’oiseau, les murmures des grands bois et l’écho d’une douleur se mêlent divinement.
Rires ! pleurs et regrets ! corolles des champs ! brises du soir ! nuages ! vous formez alors une harmonie nouvelle sans règle ou, du moins, dont la mesure est inconnue ! C’est la musique de la grande lyre. Il est encore des poètes qui osent la toucher ; Henri de Régnier est l’un d’eux. La sève de la nature anime leurs poèmes, leurs strophes ont la couleur des aubes d’orient, ils sont les rares élus qui savent, à la fois, voir et rêver, comme ce très fameux Argus, fils d’Arestor, qui portait cent prunelles au front et considérait le monde avec cinquante d’entre elles, tandis que les cinquante autres étaient ensevelies dans un songe.
FIN