Même authentique, un écrit peut encore trahir. Souvent un copiste malhabile, ignorant ou partial, le déforma, et de telles erreurs sont parfois difficiles à réparer. A ce propos, M. Langlois nous cite une correction de Madvig qui est vraiment un bel exemple d’ingéniosité. Ayant pensé à se représenter une lettre de Sénèque dans le type d’écriture d’après lequel elle devait avoir été copiée (sans ponctuation ni séparation entre les mots) Madvig sut lire un texte resté incompréhensible dont les mots avaient été coupés au hasard.

Il n’est pourtant de vérité que dans le document et l’on ne peut se servir, pour construire, de matériaux de seconde main, car c’est doubler, par paresse, les chances d’erreur. Tant d’historiens sont atteints de cette maladie à laquelle Froude, historien anglais, a attaché son nom, maladie que M. Langlois compare assez plaisamment au daltonisme et qui consiste à mentir de façon constante et presque ingénue, à ne point savoir distinguer le vrai du faux, à la façon de certains yeux qui différencient mal le vert d’avec le rouge.

Même quand un document est sans reproches au point de vue de son authenticité et de sa provenance, il est une autre critique que l’on doit lui faire subir : celle de sa vraisemblance et de son exactitude. Si l’on est vivement sollicité de falsifier des documents quand on écrit avec des idées préconçues, des idées de siège fait, on l’est encore plus de raconter incorrectement un événement dont on fut témoin. Paraît-il important, on l’exagère ; paraît-il indifférent, on le note à peine. Un témoin dit toujours trop ou trop peu. Questionnez-le, il répondra par monosyllabes ; laissez-le parler, vous serez étouffé par une éloquence qui, toujours, restera fumeuse. De plus, ce qu’il vous dira sera subordonné à ses occupations du jour, à l’humeur de sa femme ou à ses goûts politiques. N’exigez pas d’un homme que la question posée occupe seule, fût-ce un instant, toute sa conscience, cela serait excessif. On peut apprendre à écrire l’histoire contemporaine en suivant des débats de cour d’assises. L’homme n’a de respect que pour le passé… et MM. Seignobos et Langlois nous montrent avec quel cynisme on le traite.

Ils découvrent encore mille pièges auxquels le plus avisé se laisse prendre, et montrent les travers qui défigurent l’œuvre faite avec le plus de soin. A trop respecter les documents, on finit par oublier que ce ne sont là, en somme, que des matériaux ; ils cessent d’être un moyen pour devenir un but, et l’historien en arrive à s’éloigner à tel point de l’histoire que son travail prend tous les traits de la manie du philatéliste ou du collectionneur de cartes postales.

Il faut lire la charmante description que M. Langlois nous donne des risques professionnels de l’érudition. L’habitude de l’analyse critique mène à l’impuissance, à la paralysie historique ; l’abus de la critique mène à des excès de méfiance auxquels nul texte ne résisterait et qui font voir un problème là où il n’y en a pas ; enfin, le dilettantisme en critique mène à s’occuper de choses qui n’en valent pas la peine, à critiquer pour critiquer, quelle que soit la matière, pourvu qu’elle soit obscure, — quelle que soit l’énigme, même si la solution n’en peut être intéressante.

Cette Introduction aux études historiques présente, en son ensemble, un délicieux cours de bon sens, et, par la façon limpide et logique dont ils nous font part de ce qu’ils savent et savent si bien, ses auteurs rendent attrayante sans la vulgariser une matière que l’on tiendrait pour sèche et lourde.

Savoureuse lecture ! — elle clarifie un esprit troublé, elle supprime les penchants trop vifs au romanesque ; sans doute, elle nous parle peu des bibelots historiques offerts à l’enfance comme moyens de mnémotechnie ou motifs de récréation, mais, moins douce aux âmes sensibles qu’un recueil de légendes, elle a l’inappréciable vertu de ne point nous tromper, fût-ce par les vives couleurs d’un mirage.

LA SUISSE ET JEAN MORÉAS

Si quelques personnes ont pris la Suisse en horreur et se sentent soulevées lorsqu’un orgue de barbarie se prend à détailler Guillaume Tell, c’est que, dès l’abord, elles se sont choquées du caractère essentiel de ces paysages, de ce caractère qui, précisément, séduit l’inlassable cohorte des touristes, je veux dire l’abondance de ce qu’en art on appelle le trait.

Plongés dans la neige jusqu’aux oreilles, haussés sur un pic, attablés devant un point de vue, accrochés à une dent, penchés sur un gouffre, pensez-vous que ces malheureux hommes, que ces bourgeois enfiévrés se sont mis en de si singulières postures afin de pouvoir contempler la montagne, la forêt, la glace ou les abîmes ? Non pas ! Vous imaginez-vous que, dans la Symphonie pastorale, ils écoutent la musique ? — Ils sont tous sollicités par ce trait qui les ravit.