A cet égard, la Becquée figure un fort bon roman social. — Si la question sociale n’y est point discutée (ce qui l’empêche d’être ennuyeux à l’incroyable mesure des romans à couverture rouge), l’auteur y traite, méthodiquement, de l’instinct de propriété, non dans son essence philosophique (cela regarde les seuls philosophes), mais dans ses effets et par la description de ses caractères. Pensant que les pamphlets (sauf ceux qui deviennent accidentellement des exemples de style) sont des productions éphémères, et désirant faire œuvre durable, René Boylesve laisse de côté les querelles d’opinion contemporaines qui ne sauront intéresser nos petits-neveux et ne prend que ce qu’il y a d’éternel parmi les variations d’une force sociale pour en faire la trame de ses romans. L’instinct de propriété apparaît souvent dans la Becquée et dans la plus belle transposition poétique aux pages où René Boylesve nous chante l’amour du sol nourricier… bien mieux ! où il nous le fait sentir, car tel incident du roman se place naturellement par l’esprit entre la rentrée des foins et la moisson, comme tel autre un peu avant les vendanges.
Pour peu que l’on entende ces qualificatifs dans un certain sens restreint et précis, la Becquée est une des œuvres à la fois les plus naturalistes et les plus orgueilleuses que l’on puisse inventer dans le roman contemporain. — Naturaliste, elle l’est en ce que la nature est toujours au fond du tableau que l’auteur nous présente. Rien ne s’y passe dans ces cellules intellectuelles sans horizon où certains psychologues aiment à s’enfermer avec leurs personnages. Bien que la nature collabore à l’intrigue d’une façon constante, à la manière dont une maison collabore obscurément au drame qu’elle abrite, les mouvements des héros ne sont point pour cela réglés sur les mouvements des choses, mais les deux mouvements sont, en quelque sorte (passez-moi le mot !) isochrones. Il y a harmonie et non contrainte. En cela paraît l’orgueil que je signalais.
Je ne vois pas du tout de panthéisme dans le cas de René Boylesve. Jamais l’homme n’y est asservi à des forces anonymes. S’il agit, s’il parle, s’il pense, c’est, proprement, par lui-même, et l’on sent à chaque page une sorte de haine révoltée contre cette esthétique qui a courbé l’homme jusqu’au sillon dans un geste qui n’est ni de reconnaissance, ni de respect, mais bien d’esclavage.
C’est là un des points par lesquels l’art de René Boylesve se différencie le plus violemment d’avec l’art qui lui est contemporain. — La pensée humaine, les désirs humains et leurs complications suffisent à lui fournir des sujets ; les forces naturelles n’en motivent guère les péripéties et n’en facilitent pas le dénouement. Ce sont toujours querelles qui se vident en famille.
Plaisir délicat, joyeux ou triste, que de relire ces chapitres ! La célèbre affaire du moulin de Gruteau ! le voyage de Félicie à Paris et ses promenades dans Courance !… et comme nous tremblons lorsqu’elle meurt ! (il nous semble que tout le roman va s’écrouler avec elle !…) et comme nous reprenons pied à la lecture du testament !
Oui, cela est bien conté et figure une belle histoire… mais, avouons que le style y est pour quelque chose.
Le style de René Boylesve se distingue par ce trait qu’il est avant tout un style de littérateur, le style d’un homme qui, pour atteindre à une certaine beauté, donne à son style un tour exclusivement littéraire.
Pierre Loti, dans les plus récemment parus de ses chefs-d’œuvre (l’Inde sans les Anglais, Vers Ispahan, etc.), est un peintre occupé de couleurs et de contours ; chez Maurice Barrès, on sent un styliste nourri de musique et, dans ses plus courtes productions, le souci mélodique devient obsédant, témoin son bel article Sur la Mort d’un Ami, où les dernières lignes, avec leur accumulation de rimes en eur, donnent une impression de tambour voilé ; enfin, dans ses pièces, François de Curel se sert du mot et de la phrase uniquement pour fortifier, affaiblir, nuancer, ou diviser une idée générale. Si, dans la Nouvelle Idole, le docteur Donnat parle de jeter des « gerbes de sacrifice dans les granges de l’idéal » ou s’il développe sa belle comparaison des nénufars, c’est qu’il veut mettre tout à coup en valeur une idée qui courait dans les scènes précédentes. L’image, chez lui, n’est pas un agrément de style, c’est le foyer des rayons dont il éclaire une réplique.
Eh bien ! René Boylesve, dont les phrases sont disposées, pour qu’elles soient plus claires, suivant une cadence très savante, n’a, dans son style, aucun rhythme extérieur, aucune couleur de peintre, aucune intention philosophique. — La période, souvent délicieuse en elle-même, court sans que l’on puisse saisir comment. — Elle raconte simplement. Elle raconte un paysage à la manière successive dont on raconte une histoire. Point de plans, point non plus de ces effets simultanés que cherchent, en se forçant, certains stylistes fous d’impressionnisme. Ayant des plumes et du papier, René Boylesve laisse à d’autres la palette et les pinceaux. Nous sentons ses descriptions par l’intelligence ; nous les comprenons, nous ne les voyons pas. Nous n’entendons jamais une de ses phrases. Jamais une ligne ne nous arrête à cause de sa poésie particulière, du couplet philosophique qu’elle figure. — Et c’est très bien ainsi. — A trop mêler les arts, à trop leur permettre de se pénétrer l’un l’autre, à trop exprimer une idée avec les procédés qui ne lui sont pas raisonnablement dévolus, on finira par vouloir labourer les champs avec une contrebasse et ramer avec un burin. — René Boylesve est satisfait de conter à l’aide de procédés naturels, mais qu’il sera donc difficile de découper dans son œuvre des morceaux choisis !
Certes, je n’ai pas expliqué le charme des romans dont je parle… mais un charme s’explique-t-il ? Et je n’ai pas dit la grâce des épisodes, ni la subtilité des intrigues, ni la délicatesse du dialogue… mais les grâces, les subtilités et les délicatesses échappent, je crois, à la critique (du moins à la mienne), aussi, désirant ne pas allonger ces belles histoires par des commentaires, je prends le parti d’aller, simplement, les relire, et, bien qu’il y ait dans chacune d’elles une exquise émotion avec mille autres qualités encore, c’est toujours aux derniers chapitres de la Becquée que je finis par retourner, où l’on voit se rompre et se rattacher les mystérieux liens qui retiennent les uns aux autres les individus de l’humanité, et où l’auteur chante, d’une voix si émue, cette tendresse pour le sillon qui nourrit toujours son homme, cet amour pour la terre immortelle, amour qui est peut-être bien la fin de toute philosophie.