Je pris un volume sur la table et lus :

« Bonaparte (Napoléon), empereur des Français, né à Ajaccio. Il excusa les manèges infâmes du policier Cotenson. (L’Envers de l’Histoire contemporaine.) En avril 1813, sur la place du Carrousel, il dit à Duroc une phrase courte qui fit sourire le grand maréchal. (La Femme de trente ans.)

« Ce qui est tout naturel chez Balzac devient ridicule chez plus d’un romancier. Je n’aime guère voir la figure connue passer dans le fond du décor comme dans les revues de fin d’année. Ne dérangeons pas les grands hommes.

« Paul Adam procède suivant une méthode un peu différente. Certes, le style des narrations, la facture extérieure du roman, le côté descriptif sont bien à lui, et je ne laisserai pas sans réponse le reproche que vous faites à mon auteur d’écrire mal, mais poussons plus avant. Quels sont donc ces dialogues singuliers, ces bizarres façons, ces coutumes inconnues, ces émotions étranges, ces discours inouïs ? — Ce sont simplement les dialogues, les façons, les coutumes, les émotions, les discours de l’époque dont traite l’écrivain. Ah ! que nous voilà donc loin des Messaline en gutta-percha et des Héliogabale à figure Louis XV ! Les personnages sont vrais, ils sont criants de ressemblance, non comme des photographies, mais comme de bons portraits. Quand un costume nous est décrit, ce n’est pas la gravure de mode que nous revoyons, c’est de la chair habillée. Tant pis pour nous si nous ne reconnaissons pas nos arrière-grands-parents.

« Un auteur, sollicité par le désir d’être pittoresque et d’intéresser l’œil, tombe volontiers dans ce travers un peu bas d’insister, dans ses descriptions de costumes, sur les parties de l’habillement ou de la parure qui ne sont plus en usage. On dirait que les seigneurs du XVIIe siècle, vus à travers la fiction romanesque où ils nous sont décrits, couchent avec leur épée, que les chevaliers ne descendent jamais de cheval et croiraient déchoir s’ils ôtaient leur casque à visière, fût-ce pour boire ou baiser une belle bouche. — Le lecteur ne s’offense pas de ces puérilités à cause du plaisir qu’il trouve à voir un personnage tel qu’il se l’est toujours imaginé depuis les bancs de l’école. Il ne se figure pas Louis XIV sans perruque plus qu’il ne peut se représenter un saint sans auréole.

— N’empêche, interrompit notre muse, que les événements dont Paul Adam nous parle ont un je ne sais quoi d’étrange qui me rebute un peu. L’histoire honnête m’apprit, jadis, que tel grand personnage mourut dans son lit paisiblement et votre auteur me dit, par la bouche de héros, peut-être peints de façon très exacte, que ce même grand homme a succombé grâce à une obscure conspiration dont je ne puis dire si elle s’occupe de politique, d’astrologie ou de morale. Y a-t-il donc tant de philosophes par le monde ? et qui dirigent l’histoire et font le destin des peuples ? Je ne crois pas beaucoup aux souterrains, aux menées obscures, aux masques de fer. Cela me paraît convenir aux seuls petits enfants, lassés des dragons, des sorcières et des farfadets ! Est-ce beaucoup plus vraisemblable ? J’aimais mieux les inventions féeriques. Elles avaient du charme et de la couleur, quelque chose de plaisant qui faisait sourire et le grand mérite de n’avoir pas d’importance, au lieu que les imaginations de Paul Adam ont certain air de prophétiser, de bouleverser les idées reçues et d’obscurcir la plus simple chose, qui me déplaît fort !

— Vous pensez, répondis-je, que l’histoire est, dans ces romans, machinée de façon romanesque ? Vous n’aimez pas le carbonarisme ou ce qui lui correspond ? Vous montrez peu de goût pour les sociétés secrètes ? Leurs rites et leurs petites manies vous déplaisent ? Mais songez donc à l’étrange idée que nos arrière-petits-neveux auraient des années contemporaines si jamais on les leur décrit d’après les premières pages des journaux d’opinions extrêmes, ces journaux que lit votre concierge, mon valet de chambre et la fruitière d’en face ! Ajoutez-y les racontars du coin du feu recueillis par des âmes simples, et les mémoires des gens passionnés. Voyez maintenant quelle inquiétante histoire vous avez composée ! Combien de mines bien creusées nous seraient décrites où jésuites et libres penseurs travailleraient sourdement à de tragiques choses ! Et, sans parler des temps à venir, figurez-vous seulement une chronique des années où l’anarchie commença de se répandre, écrite par un anarchiste littérateur et par conséquent de second plan.

« Nous ne voyons plus, à certaines époques de l’empire romain, que la petite Église chrétienne. Elle est pour nous le centre du monde et, pourtant, nous savons bien que nous faussons l’histoire, puisque les chrétiens étaient alors de très petites gens dont personne ne se souciait. Demain, supposez que le mormonisme convertisse le monde, les mormons nous paraîtront avoir toujours formé une secte redoutable dont toujours nous nous défiâmes, au lieu qu’en vérité on sait d’eux seulement qu’ils prenaient plusieurs épouses, habitent près d’un lac très salé et ne s’occupent guère de nous.

« C’est là le défaut de toute histoire contemporaine. Paul Adam l’a bien vu et de ce défaut il s’est servi. Il a tâché de nous rendre l’aspect d’une époque par les yeux des gens qui vivaient à cette époque. C’est la biographie d’un grand homme faite par son secrétaire, adolescent passionné, imaginatif, de parti pris, mais qui a vu son modèle de près, qui a vécu avec lui et connaît bien les petits travers du dieu, les traits qui le rendent plus humain ; — c’est le récit d’une émeute fait par un passant qui se trouvait dans la foule. Sans doute a-t-il vu de trop près… du moins il a vu. — Sur Napoléon, nous entendons tenir, dans les livres de Paul Adam, de bien singuliers propos… mais tels étaient les propos que des gens estimés comme penseurs, guerriers ou sensualistes, tenaient sur Napoléon, durant l’empire. Un homme d’imagination pense volontiers que l’univers est ligué contre lui ; l’histoire ne retient pas sa crainte. L’histoire a-t-elle retenu les craintes et les espoirs des parents du jeune Héricourt qui, dans l’Enfant d’Austerlitz, est le protagoniste de Paul Adam ? Je ne sais, mais ces mouvements n’en ont pas moins existé dans leur âme et, si l’historien les enregistre à peine, le romancier peut leur donner une grande place. Un cas d’autosuggestion aussi vive est une marque de l’époque, un chroniqueur psychologue aurait tort de le dédaigner. Quand les fouriéristes et les saint-simoniens parlaient d’eux-mêmes, ils semblaient former le centre de l’univers, quand, maintenant, il veut parler d’eux, un biographe est bien forcé de noter cet orgueil et cette illusion qui donnent une physionomie si spéciale à ces socialistes rêveurs. L’histoire, vue de près, est toute imprégnée de rêve. Ce rêve disparaît quand on s’éloigne, les documents le remplacent, l’homme-dieu redevient un homme tout court, ses actions font son histoire, et, par contre, l’homme qui rêva, qui participa aux rêves de ses contemporains, devient une façon de dieu, ses rêves font sa légende. Or, Napoléon était, outre un homme de génie, un homme aussi. Qui sait si les émotions de ses contemporains ne le touchaient pas secrètement et ne déterminèrent pas un peu les plus illustres de ses gestes ? Les travers et les retours de sa fortune, les interférences que produisit son étoile dépendraient donc non seulement du hasard, de ses calculs, des conseils qu’il reçut et des ordres qu’il donna, mais aussi d’influences difficilement appréciables quand un siècle les a lourdement effacés. Encore une fois, cela est possible, et cette possibilité suffit à ce que les opinions, paradoxales à première vue, de Paul Adam, se trouvent justifiées. »

Ma vieille auditrice m’interrompit :