les magiques ronds

Que font les perles qui tombent des avirons

Et ce pétale fin qui tournoie et qui file.

Cependant la nuit descend, la nuit lactée et douce et le pâle silence.

Près de cet étang, à demi réel, à demi enchanté, s’élève un petit kiosque vert (je ne sais pourquoi, mais je le vois toujours vert), un peu japonais, un peu chinois, entouré de fleurs, kiosque baroque, un peu prétentieux, un peu simple, tout chargé de clochettes, kiosque au toit de branchages à travers lesquels la brise chante… et quelle voix vaudrait ce vent musicien ! kiosque d’un accès difficile, à l’intérieur duquel doivent fleurir des fleurs très rares, dans de très rares porcelaines, kiosque vert qui me paraît être une figure tout à fait juste de l’œuvre poétique de Paul Valéry.

Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’art lyrique. Ce sont, si vous le voulez, des jeux diaprés (et l’eau est toute chatoyante), des coups d’ailes… des coups d’ailes dans une volière (mais les plumages sont si précieux ! et la volière est toute en or !) Il s’agit de complications ravissantes, analogues à celles que l’on voit en rêve, d’images vives et bizarres qui se replient sur elles-mêmes, ou se divisent ; — il s’agit d’une folie ornée et précise, d’arbustes nains qui rappellent les cèdres de la forêt, et font sourire, de sons de flûte qui étonnent, n’ayant rien de pastoral en leur étrange harmonie, de fleurs-insectes et d’insectes-fleurs, d’un labyrinthe musical et parfumé. — Jeux d’eau, disais-je, et coups d’ailes en volière… Ne cherchez ni grand fleuve, ni grand essor, — non ! tout se passe au sein du petit kiosque, si délicieusement vert, et dans ses alentours humides où de pudiques lys grandissent en silence.

Art volontairement restreint ; art délicat. On dirait d’un panneau d’Orient où la disposition des couleurs et des laques sentirait son heure. Mais les couleurs sont vives, mais les laques sont pures, et leur ensemble, certains jours, est vivement évocateur… Rêves qui transportez ailleurs ! qui donc vous crée ? les chanteurs à la grande voix de cygne ou les musiciens compliqués ?…

Et, puisque je fais des comparaisons, voici une image que je vous propose : c’est l’image d’une esquisse au pastel que je vis chez Armand Rassenfosse, le peintre graveur de Liège.

Sur une haute terrasse de marbre, close par des rinceaux de lierre sombre et de vignes sanglantes, une femme, drapée de blanc, debout contre la nuit, chante, les mains pleines de fleurs. Elle chante et son âme mélodieuse s’exhale par le sourire des lèvres entr’ouvertes. — Assis presque à ses pieds, sur la dernière marche qui conduit à la terrasse, accoté contre un vase où deux satyres se poursuivent dans le bronze, un fou joue d’une flûte dont, semble-t-il, il tire un futile vent d’ombre et de rêverie. Il est plié sur son instrument et l’on dirait qu’en le pressant à sa bouche il lui confie des secrets. Il est vieux, sa figure, toute en rides, se plisse et ses yeux brillent d’un air ambigu. Son costume est bariolé, orné, brodé, historié, fait de pièces éclatantes et chargé d’ornements. A la pointe de son chapeau s’ouvre, au milieu de trois clochettes, une rouge tulipe. Il écrase sa marotte sous son soulier de soie. — Rien ne lie les deux musiciens. — La femme est perdue dans son chant, le fou dans les méandres de sa musique, mais le peintre nous a donné, avec ses personnages, l’inspiration qui les ravit tous deux ; au delà de cette clôture sombre et sanglante que font les vignes et le lierre, au delà du marbre de la terrasse, un paysage s’étend, et c’est d’abord ce grand arbre tout proche qui occupe la moitié du ciel. Dans le dédale des branches, dans le lacis compliqué des rameaux, dans le monde des feuilles, la lune se joue et fait un éden de verdure, une ruche de joyeux rayons ; sur la terrasse elle dessine des boucliers d’argent et sur le chapeau du fou fait briller les clochettes. Plus loin, c’est la plaine voilée d’une poussière de nuit ; le dessin des choses s’y perd, on ne voit plus, sous les étoiles, qu’un cortège indécis de teintes fumeuses, que marque parfois le détail d’une colline, d’un bois ou d’un village. Partout c’est la paisible et bienfaisante nuit.

Et dans l’immensité bleuissante et profonde