De tous les côtés, Napoléon était sollicité dans le même sens ; son frère Joseph, « voulant le déterminer à adopter le principe d’hérédité, l’avait pressé de répudier sa femme et de se remarier ; et, en faveur de cette thèse, il avait repris les divers arguments qui avaient déjà été développés »… Cet entretien se passait en 1804. Joséphine cherchait partout des points d’appui pour sa situation chancelante, elle s’évertuait à rallier les intérêts des autres aux siens propres. D’après Rœderer, elle disait à Joseph Bonaparte : « S’il établit l’hérédité, il fera divorce avec moi pour avoir des enfants : ces enfants vous écartent du pouvoir. »

Dans sa lutte contre son entourage, en 1804, c’est chez Napoléon qu’on retrouve le cri humain, la voix du cœur, quand il dit : « C’est par justice que je n’ai pas voulu divorcer. Mon intérêt, l’intérêt du système voulait peut-être que je me remariasse. Mais j’ai dit : Comment renvoyer cette bonne femme à cause que je deviens grand… Non, cela passe ma force. J’ai un cœur d’homme, je n’ai pas été enfanté par une tigresse… je ne veux pas la rendre malheureuse… »

Il n’a pas fallu moins de cinq ans pour accoutumer Napoléon à l’idée qu’il devait sacrifier ses sentiments personnels à l’intérêt de tous. En réponse aux sollicitations incessantes dont on l’accablait, il allait jusqu’à faire valoir que « César et Frédéric n’ont point eu d’enfants ». Rien n’y faisait, les partisans du divorce continuaient leur œuvre ; le prince de Metternich mandait à la cour de Vienne, en 1807 : « L’affaire du mariage semble malheureusement tous les jours prendre plus de consistance. Le bruit en est si général, l’Impératrice elle-même s’explique si hautement sur son divorce, qu’il serait difficile de ne pas croire à ce dernier… »

Depuis longtemps la stérilité de Joséphine était avérée ; c’est Bourrienne qui a dit : « J’ai, à la vérité, été témoin des efforts de la médecine pour rendre à Joséphine les signes d’une fécondité qui avaient cessé de se manifester. » L’Empereur, de son côté, ne savait pas alors quelle était sa part dans l’infécondité de son premier mariage, et cette incertitude redoublait ses hésitations à répudier une femme près de qui le retenaient, à défaut d’amour, la force de l’habitude et une amitié incontestable.

On a vu par ses lettres de 1806, que Joséphine, fort anxieuse, semblait redouter pour elle-même le séjour de son mari en Pologne. Ce pressentiment se réalisa trois ans plus tard. En effet, en 1809, après la bataille de Wagram qui marqua l’apogée du règne impérial, Napoléon passa trois mois environ à Schœnbrunn. Là, il fut rejoint par Mme Walewska, qui ne tarda pas à devenir enceinte. Dès ce moment, la résolution de Napoléon semble définitivement fixée en ce qui concerne son devoir d’affermir les institutions qui régissent la France. Capable d’avoir des enfants, il croit que sa destinée lui commande d’assurer l’avenir de son pays. Et, bien que le sacrifice, on le verra, ne soit pas moins pénible pour lui que pour Joséphine, désormais le divorce est chose décidée.

XVI

D’abord, Napoléon voulut charger le comte Lavalette, mari de la nièce de Joséphine, d’annoncer la triste nouvelle à l’Impératrice. « Je ne suis pas assez vieux, disait l’Empereur, pour ne pas espérer d’avoir des enfants, et cependant je ne peux en espérer d’elle ; le repos de la France exige que je me choisisse une nouvelle compagne… Vous êtes le mari de sa nièce ; elle vous honore de son estime. Voulez-vous la préparer à sa nouvelle destinée ? » Lavalette ayant décliné cette mission, ce fut à Fontainebleau, où il était revenu le 26 octobre 1809, que l’Empereur fit comprendre peu à peu à Joséphine les nécessités impérieuses auxquelles il obéissait, et qu’il obtint son consentement à leur séparation. « Ce fut par les moyens les plus doux, dit Constant, et avec les plus grands ménagements qu’il tâcha d’amener l’Impératrice à ce sacrifice douloureux. »

Que l’Impératrice ait compris dans toute leur rigueur les raisons qui exigeaient sa retraite, ce n’est absolument pas douteux. En effet, à supposer qu’elle ne voulût pas divorcer, qui donc pouvait l’y contraindre, sans avoir recours à une procédure dont il n’existe aucune trace ? Mais, en outre, si l’on admettait que l’Impératrice fut violentée, il faudrait encore admettre que, vaincue, elle aurait voulu s’éloigner de l’homme qui l’avait répudiée brutalement. Ne se serait-elle pas au moins empressée de fuir à tout jamais les lieux témoins de son humiliation ?

Veut-on même que sa nature douce l’eût portée à éviter tout scandale ? N’avait-elle pas à l’étranger une résidence tout indiquée, toute naturelle, à Milan, près de son fils Eugène qu’elle adorait ? Rien, en effet, ne la retenait à Paris : Hortense était en Hollande, Eugène en Italie.

Il y eut entre les deux époux, on peut l’affirmer, une entente pénible, mais finalement amiable, sur la base d’un établissement somptueux de l’Impératrice et de la conservation de la tendresse affectueuse de Napoléon. Sous ces conditions, elle accepta le sacrifice et rendit à l’Empereur sa liberté. Et qui pourra nier qu’elle le fît de son plein gré, dans le but de procurer un héritier au trône, quand on la verra, elle, oui, elle, Joséphine, s’occuper de remarier Napoléon ?