En résumé, si l’on nous permettait une comparaison, qui, bien que hasardeuse dans l’espèce, nous paraît caractériser cette situation nouvelle, nous dirions que Napoléon devint pour sa femme, naguère si poétisée, ce qu’est le bourgeois prud’homme pour la compagne de ses jours.

VIII

S’il est vrai comme on l’a dit, que le style, c’est l’homme, nous allons étudier Napoléon dans ses lettres à Joséphine, écrites de telle ou telle autre étape de cette route glorieuse où il a été sacré le plus grand capitaine des temps historiques, où il a rencontré tous les princes souverains, empereurs ou rois de l’Europe, imploré par les uns, adulé par les autres, arbitre des destinées de tous.

Au milieu des ovations les plus enthousiastes, l’homme n’a pas changé ; il va nous apparaître avec une simplicité, une bonhomie que n’altéreront ni l’éclat des succès, ni la pompe des réceptions royales, ni la magnificence obligée de son rang. Dans cette correspondance du mari à sa femme, il n’y a ni consul ni empereur ; on dirait d’un bon père de famille en tournée d’affaires. Ce sont les mêmes détails sur les moindres incidents de voyage, sur le plus ou le moins de bien-être trouvé dans les logements imprévus ; ce sont les mêmes recommandations patriarcales, les mêmes racontages sur les objets les plus futiles.

Ce côté immuable, pour ainsi dire, du caractère de Napoléon, va être mis en pleine lumière par les fragments suivants extraits de ses lettres écrites à tous les degrés de sa carrière :

« Il fait un si mauvais temps ici que je suis resté à Paris. La fête a été belle ; elle m’a un peu fatigué. Le vésicatoire que l’on m’a mis au bras me fait toujours souffrir beaucoup.

« J’ai reçu pour toi, de Londres, des plantes que j’ai envoyées à ton jardinier. S’il fait aussi mauvais à Plombières qu’ici, tu souffriras beaucoup des eaux. Mille choses aimables à maman et à Hortense. » (1801.)

« J’ai reçu ta lettre, bonne petite Joséphine. J’ai été hier à la chasse de Marly et je m’y suis blessé très légèrement au doigt, en tirant un sanglier. Hortense se porte assez bien. Ton gros fils a été malade, mais il va mieux. Je crois que ce soir, ces dames jouent le Barbier de Séville. » (23 juin 1803.)

« Il y a ici une très belle cour, une nouvelle mariée fort belle, et, en tout, des gens fort aimables, même notre électrice, qui paraît fort bonne, quoique fille du roi d’Angleterre… » (4 octobre 1805.)

« J’ai couché aujourd’hui chez l’ancien électeur de Trèves qui est fort bien logé. » (10 octobre 1805.)