A la vérité, une femme bien élevée, se complaisant en ce genre de vie, avait besoin, pour assurer sa contenance, de s’appuyer au bras d’un homme d’avenir. Il est évident que son choix, à elle, était des mieux combinés en se portant sur le hardi soldat qu’un éclatant succès venait de faire le premier général et le sauveur de la République.

A tous événements, ne voulait-elle pas être désormais à l’abri de cette situation de femme isolée dans des temps troublés, situation où elle s’était vue dans la nécessité d’écrire, en 1794, à un membre obscur du Comité de sûreté générale : « Mon ménage est un ménage républicain ; avant la Révolution, mes enfants n’étaient pas distingués des sans-culottes, et j’espère qu’ils seront dignes de la République. Je t’écris avec franchise en sans-culotte montagnarde… »

Aussi, ayant jeté les yeux sur Bonaparte, Joséphine ne voulut pas perdre de temps. Lisez plutôt ce billet du 28 octobre 1795, qu’elle adresse à Bonaparte :

« Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime ; vous l’avez tout à fait délaissée ; vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée.

« Venez demain, septidi, déjeuner avec moi ; j’ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts.

« Bonsoir, mon ami ; je vous embrasse.

« Veuve Beauharnais.

« Ce 6 brumaire. »

De ces quelques lignes, il résulte assez clairement que Napoléon n’importunait guère Joséphine de ses visites dans le but d’obtenir sa protection, et qu’au contraire c’était Mme de Beauharnais qui, en parlant des intérêts de Bonaparte, cherchait à l’attirer chez elle.

La lettre précédente, les rencontres antérieures de Bonaparte avec Joséphine infirment péremptoirement la légende poétique des premières relations de Napoléon avec la veuve Beauharnais, relations qu’on a voulu dater d’une scène dramatique où Eugène, tout éploré, serait venu réclamer le sabre de son père, lors du désarmement des sections, après vendémiaire. A cet égard, une preuve de plus nous est donnée par un ami de Joséphine, J.-C. Bailleul, qui dit : « Je n’ai point entendu parler de cette anecdote dans le temps, et le mariage était fait quand on en apprit la nouvelle… »

XIX

Joséphine était-elle la maîtresse de Barras ? Quelques-uns de nos contemporains l’assurent. Leur science, à cet égard, est aussi rétrospective que catégorique. Cependant, Joséphine ne figurait chez Barras qu’à titre d’amie de Mme Tallien. Celle-ci se serait-elle complu à ne pas garder pour elle seule les bonnes grâces du directeur omnipotent ? Même n’aurait-elle pas fait un éclat pour essayer de mettre fin à une indigne trahison ? La présomption contraire semble avoir au moins autant de valeur que des affirmations apportées sans témoignages sérieux, mais dont le but évident est de trouver une origine scandaleuse à l’élévation de Napoléon.

Que Joséphine, avant d’épouser Bonaparte, ait tenu à s’assurer près de Barras, soit par elle-même, soit par l’entremise de Mme Tallien, que son futur époux obtiendrait les faveurs du Directoire ; qu’elle ait même indiqué comme convenant à son fiancé le commandement de l’armée d’Italie, quoi de surprenant ? quoi de plus naturel de la part d’une femme sur le point de contracter un mariage de raison où elle voyait sa convenance personnelle, à l’exclusion de toute impulsion de son cœur ?

Car il faut bien le dire, c’est sans le moindre sentiment d’amour que Joséphine a épousé Napoléon, ainsi qu’elle le confesse elle-même dans cette lettre à l’une de ses amies : « Vous avez vu chez moi le général Bonaparte. Eh bien ! c’est lui qui veut servir de père aux orphelins d’Alexandre de Beauharnais, d’époux à sa veuve ! L’aimez-vous ? allez-vous me demander. Mais… non. — Vous avez donc pour lui de l’éloignement ? — Non, mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît, et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout, en fait de religion. »