« Le lendemain, à son sixième étage du pavillon de Flore, où il avait installé son cabinet, afin d’être à l’abri des solliciteurs, il vit arriver l’être le plus maigre et le plus chétif qu’il eût vu de sa vie : « un jeune homme, dit-il, au teint hâve et livide, à la taille voûtée, à l’extérieur frêle et maladif. » Pontécoulant, qui ne reconnut pas dans cet être extraordinaire le protégé de Boissy d’Anglas, trouva pourtant qu’il ne raisonnait pas trop mal des choses de la guerre. — Mettez tout cela par écrit, faites-en un mémoire et apportez-le-moi, lui dit-il. Quelques jours après, M. de Pontécoulant, rencontrant Boissy d’Anglas, lui exprima son étonnement : « J’ai vu votre homme, mais il est fou apparemment, il n’est plus revenu. — C’est qu’il a cru que vous vous moquiez de lui ; il croyait que vous le feriez travailler avec vous. — Eh bien ! qu’à cela ne tienne, engagez-le à revenir demain. »
Cette conversation semblerait prouver que Napoléon n’était pas en ce temps un intrigant effréné. Il a vu, par Aubry, ce que l’on peut attendre des puissants du jour ; il a causé avec Pontécoulant, il a jugé l’incapacité militaire de ce ministre de la guerre ignorant surtout les choses de la guerre, et s’est dit que la demande d’un mémoire est un « moyen honnête de se débarrasser de lui… », et il ne revient plus… car à quoi bon faire des mémoires pour remplir des tiroirs de garçons de bureau ?
Cependant, cédant aux insistances de Boissy d’Anglas, Bonaparte résume en quelques pages ses idées sur l’armée d’Italie. Par acquit de conscience, il porte son travail dans les bureaux, le dépose et s’en va. Après avoir lu la notice écrite par Bonaparte, Pontécoulant, frappé du savoir de son auteur, croyant que celui-ci était dans l’antichambre, le fit demander… mais il n’avait pas attendu. Bonaparte revint le lendemain.
« Voudriez-vous travailler avec moi ? lui dit le représentant qui avait examiné le mémoire. — Avec plaisir », répondit le jeune homme, et il s’assit devant une table.
Pendant que Napoléon rend à Pontécoulant les services que l’histoire a enregistrés, le ministre interroge son jeune secrétaire et lui demande ce qu’il pourrait faire pour lui. En premier lieu, Bonaparte demande sa réintégration dans l’arme de l’artillerie. Pontécoulant, ministre de trente ans à peine, était à même de comprendre que l’on pût être général de brigade à vingt-cinq. Il va trouver Letourneur, chargé du personnel, et lui expose les doléances de son protégé. « Letourneur, moins passionné qu’Aubry, mais d’un esprit plus court encore, répondit rudement que la prétention de Bonaparte était inadmissible, que ses anciens, dans les armes savantes, et Carnot lui-même, n’étaient encore que capitaines, que c’était trop d’ambition. »
Ainsi Bonaparte, après s’être distingué plusieurs fois devant l’ennemi, au moment où il vient de rétablir l’ordre dans les bureaux de la guerre, d’improviser le plan de campagne suivant lequel l’armée occupa Vado, se voit refuser la situation qui lui est due de plein droit, uniquement parce que Letourneur, qui a préféré, dès 1789, les batailles parlementaires aux batailles meurtrières devant l’ennemi, est encore capitaine du génie à quarante-quatre ans. Néanmoins celui-ci, succédant à Pontécoulant, proposa à Bonaparte de conserver ses fonctions dans les bureaux de la guerre. Napoléon refusa et insista alors près de Pontécoulant pour obtenir sa mission en Turquie.
Un ambitieux vulgaire n’aurait-il pas préféré rester mêlé aux coteries politiques qui ne faisaient pas défaut dans les alentours des bureaux de la guerre ?
XV
Malgré le préjudice que Letourneur lui avait causé, Napoléon ne lui garda pas rancune. L’ancien ministre de la Convention vit couronner, sous l’Empire, sa carrière militaire par une place plus pacifique de conseiller à la Cour des comptes, après avoir été préfet de la Loire.
D’autre part, Napoléon, toujours reconnaissant des services qu’on lui a rendus, n’oublia jamais l’homme qui l’avait apprécié et sauvé de la misère. « A peine nommé Consul, il fit appeler M. de Pontécoulant : « Vous êtes sénateur », lui dit-il.