Ce genre d’intermède dans la vie des généraux n’était pas rare à cette époque : cinq mois auparavant, jour pour jour, Hoche s’était vu arrêté et emprisonné sur l’ordre de Carnot et de Collot d’Herbois.
Certes, avant d’être mis en prison, Napoléon était en droit de se croire pour toujours à l’abri des noirs soucis de sa jeunesse, et voilà qu’en un instant sa gloire, l’aisance des siens, tout ce qui avait été conquis sur la fortune adverse, semblait à jamais anéanti. La prison n’était-elle pas, en ces jours, l’antichambre de la guillotine ?
Dès ce premier choc avec la fatalité, Bonaparte se montra l’homme qu’il est resté toute sa vie : calme et stoïque dans les revers. Sans se décourager, il écrit aux deux auteurs de son arrestation, Albitte et Salicetti, une requête empreinte de la plus grande dignité :
« J’ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j’ai mérité à l’armée d’Italie la part de lauriers qu’elle a acquise à la prise de Saorgio, d’Oneille et de Tanaro. Pourquoi me déclare-t-on suspect sans m’entendre ?
« L’on me déclare suspect et l’on met les scellés sur mes papiers.
« L’on devait faire l’inverse ; l’on devait mettre les scellés sur mes papiers, m’entendre, me demander des éclaircissements, et ensuite me déclarer suspect, s’il y avait lieu… »
Ses jeunes aides de camp, Junot, Sébastiani et Marmont, avaient formé un complot d’évasion qu’ils parvinrent à communiquer à Bonaparte ; celui-ci, fort de son innocence, leur répondit de s’abstenir afin de ne pas le compromettre.
Les papiers saisis, examinés par l’ordonnateur Denniée, ne contenant absolument rien d’imputable à Napoléon, force fut bien de le mettre en liberté.
Ceux qui l’assistèrent durant ces jours d’angoisses ne furent jamais oubliés. On connaît la fortune de Junot et de Marmont ; Sébastiani fut général de division et plusieurs fois ambassadeur, avec des dotations considérables. Denniée jouit largement de la faveur impériale : il fut créé baron et inspecteur général aux revues.
Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que l’auteur principal de cette iniquité, Salicetti, fut à diverses reprises employé par le gouvernement de l’Empereur, et que, finalement, il fut ministre de la police sous le règne du roi Joseph, en Sicile.