Ainsi se passait la vie extérieure de Napoléon. Quand, rentré dans sa tente, un autre, exténué, aurait pris un repos bien mérité, il commençait, lui, l’examen des pièces administratives de l’Empire et la vérification minutieuse des états de situation de l’armée : « L’Empereur exigeait, dit Mollien, que les comptes du Trésor public, qui devaient servir de base aux crédits qu’il ouvrait chaque mois aux ministres, lui fussent adressés même à son quartier général ; là, seul dans sa tente, il examinait ces comptes, contestait leurs résultats, modifiait mes propositions et les demandes des ministres, comme s’il n’eût pas été occupé d’autres soins… Du milieu de son camp et dans le moment des opérations militaires, il voulait non seulement gouverner, mais administrer seul toute la France, et il y parvenait… »

Quant aux états de situation, — roulant sur des effectifs de plusieurs centaines de mille hommes, fouillis de chiffres qu’il supputait jusqu’à demander pourquoi « quinze gendarmes restent sans armes dans l’île de Walcheren », « pourquoi l’on a oublié de mentionner deux canons de 4 existant à Ostende », et qu’il savait par cœur, au point de pouvoir indiquer à des soldats égarés en route l’emplacement de leur corps sur la simple vue du numéro de leur régiment ; au point de se rappeler, en 1813, que trois ans auparavant il avait envoyé en Espagne deux escadrons du 20e régiment de chasseurs à cheval, — ces états ont été de tout temps pour l’Empereur un régal et un délassement de l’esprit : « On doit s’être aperçu, mande-t-il un jour à Berthier, que je lis ces états de situation avec autant de goût qu’un livre de littérature. » C’est de Finkenstein que, dans un mouvement d’enthousiasme, il écrit au général Lacuée : « Je reçois et lis avec un grand intérêt votre état A présentant la situation, après la réception des conscrits de 1808… Cet état est si bien fait qu’il se lit comme une belle pièce de poésie. » Sa prédilection pour ce genre de lecture est encore accusée par de nouvelles félicitations adressées au même général : « J’ai lu avec le plus grand intérêt le bel état que vous m’avez envoyé sur l’armée de Naples. Il m’a paru d’une clarté parfaite. Je l’ai parcouru avec autant de plaisir qu’un bon roman… »

On a dit à maintes reprises, au cours de cette étude, que les grandeurs furent sans influence sur le caractère de Napoléon, que toujours on le retrouve fidèle à toutes ses habitudes, quelles qu’elles soient ; il faut le noter une fois de plus, en voyant Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, prendre les mêmes récréations que Napoléon empereur. En 1797, il écrivit au Directoire : « … J’approfondis dans mes moments de loisir les plaies incurables des administrations de l’armée d’Italie. » On pourrait encore remonter beaucoup plus haut et rappeler que l’officier d’artillerie, après son service, utilisait ses heures de liberté à compléter son instruction et à écrire des ouvrages historiques.

VII

On aurait tort de croire que le souci des services de l’armée, base de sa renommée personnelle, primât toutes les pensées de Napoléon, et que la préparation de ses triomphes guerriers absorbât toutes ses facultés.

Certainement l’Empereur était un homme épris de l’art militaire, ravi d’ajuster avec précision, de polir avec amour toutes les pièces composant l’instrument de guerre qu’il maniait avec tant de sûreté et de bonheur. Mais cette passion, bien qu’elle paraisse l’avoir maîtrisé durant toute son existence, ne tenait pas plus de place, en réalité, dans son cerveau, que les préoccupations des autres services dont il assumait la responsabilité. N’a-t-il pas écrit lui-même, en 1805, au ministre des finances : « Je m’afflige de ma manière de vivre qui, m’entraînant dans les camps, dans les expéditions, détourne mes regards de ce premier objet de mes soins, de ce premier besoin de mon cœur : une bonne et solide organisation de ce qui tient aux banques, aux manufactures et au commerce. »

La fonction civile de chef de gouvernement, du jour où il en est investi, devient également pour lui un métier auquel il s’abandonne avec autant d’abnégation et de scrupule qu’aux exigences militaires. Parmi la multitude d’actes qui ont concouru au relèvement de la France, beaucoup sont des lois qui supposent des discussions arides, difficiles, et des connaissances spéciales. On pourrait croire que Napoléon les a adoptées de confiance. « Ce serait une erreur, dit Rœderer. Depuis l’arrêté qui change la dénomination des poids et mesures jusqu’à la loi qui organise les tribunaux, il a tout discuté et très souvent tout éclairé. Infatigable au travail, assidu au Conseil d’État, tenant les séances cinq à six heures de suite, il met à tout l’autorité de son talent, avant d’y mettre celle de sa place… Il a établi dans le Conseil d’État une discussion vive et familière, exempte des inconvénients attachés aux discussions de tribune… » « Napoléon travaillait, dit Mollien, dix ou douze heures de chaque journée, soit dans les conseils d’administration, soit au Conseil d’État, où il faisait discuter sous ses yeux les nouveaux règlements qui devaient compléter la législation si longtemps imparfaite. Il demandait compte à chaque ministre des moindres détails ; il s’adressait même aux premiers commis, lorsque les ministres n’éclairaient pas tous ses doutes… Il n’était pas rare de voir les ministres sortir de ses conseils, accablés de la fatigue des longs interrogatoires qu’ils avaient à subir ; et Napoléon, qui dédaignait de s’en apercevoir, ne parlait de sa journée que comme d’un délassement qui avait à peine exercé son esprit ; et, je le répète, il arrivait souvent aux mêmes ministres de trouver encore, en rentrant chez eux, dix lettres du Premier Consul demandant d’immédiates réponses auxquelles tout l’emploi de la nuit pouvait à peine suffire… »

Dans l’ordre civil, aussi bien que dans l’ordre militaire, aucune nomination, aucune promotion n’était signée, sans qu’il eût vérifié par lui-même les mérites du titulaire. « Lorsque le travail, dit le duc de Bassano, après avoir été soumis, comme tous les autres, au contrôle du ministre secrétaire d’État, revenait à la signature, l’Empereur le faisait laisser sur son bureau, et il ne le rendait que le lendemain. C’était sa constante habitude. L’examen de ce travail était l’objet d’une attention toute spéciale de sa part : à chaque nom, sans aucune exception, il y avait une annotation de sa main. Ces curieuses annotations, les voici littéralement copiées : «  — Accordé. — Il n’y a pas lieu. — A quel titre ? — Combien de blessures ? — A la première bataille, s’il y a lieu. — Les années de services, s’ils sont médiocres, ne constituent pas un droit. — On verra plus tard. — Pas une action d’éclat. » — En remettant ce travail ainsi annoté, Napoléon discutait ses observations. Si le ministre insistait en faveur de tel ou tel, l’Empereur se faisait apporter les dossiers. Quelquefois il revenait sur sa première décision ; cela était rare. Sa prodigieuse mémoire le servait si bien, qu’il pouvait presque appliquer au nom de chacun la part de mérite qui lui revenait… » Et le duc de Bassano cite une proposition en faveur d’un capitaine, trois fois renouvelée, à plusieurs mois d’intervalle, et trois fois rejetée par l’Empereur.

Cette extrême contention d’esprit à travailler, sans trêve ni repos, pour pénétrer les replis de l’administration, ne faiblit jamais un seul instant ; son activité, déjà déconcertante, devient, pour ainsi dire, fabuleuse, quand on le suit dans ses campagnes à travers l’Europe. On voit, avec trouble et stupéfaction, l’Empereur, même dans les jours qui précèdent ou suivent immédiatement les phases de l’épopée impériale, trouver non seulement l’ampleur d’esprit, mais le temps matériel pour mener de front l’examen et le contrôle des questions relativement les plus futiles, et l’exécution des plans, la combinaison des traités qui doivent assurer la gloire et le salut de l’Empire.

En 1805, Napoléon avait à combattre la troisième coalition, composée des armées russe et autrichienne. Le sort de la campagne allait être décidé à Austerlitz.