Enfin, à Fontainebleau, en 1814, devant les honteuses défections des maréchaux de l’Empire, n’est-il pas étonnant de voir Napoléon, accablé des plus poignantes préoccupations, se soucier encore de l’opinion des rois ? « A présent, dit-il, que doivent penser les rois de toutes ces illustrations de mon règne ? »
Si déjà mille fois, au cours de cette étude, n’avait percé le caractère bourgeois de Napoléon, on en aurait trouvé une révélation frappante dans le souci qu’il avait de la critique des souverains « nés rois », comme il disait.
VIII
Cette étroitesse d’esprit, dans les actes secondaires de la vie, n’est pas la seule qu’on rencontre chez cet homme aux pensées audacieuses et profondes. Petites jouissances d’amour-propre, petites manies, indépendance absolue dans ses goûts, méfiance gratuite et préventive, tout concourt à accentuer cette physionomie de citadin provincial dont le moindre souci est de désirer acquérir ce qu’on est convenu d’appeler la « distinction de la haute société ». Indifférence ou inaptitude, la science des belles manières lui demeure inconnue dans sa vie privée. Suivant ses impulsions naturelles, sans s’inquiéter du decorum ni du qu’en dira-t-on, être et paraître ne sont pour lui qu’une seule et même chose, une fois qu’il est débarrassé de l’esclavage, toujours respecté, de la représentation.
Fait-il des embellissements à sa propriété de Malmaison ? « Le Premier Consul, dit la duchesse d’Abrantès, en était tellement enchanté qu’il voulut absolument nous y mener, pour que Mme Bonaparte pût voir surtout le pavillon du Butard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse. » Comme le ferait un petit rentier prenant plaisir à suivre la construction d’un immeuble, « on le voyait à l’île d’Elbe, dit Chateaubriand, présider ses maçons dès cinq heures du matin ». Quand, en 1815, le Père Maurice de Brescia fut envoyé par Lucien Bonaparte aux Tuileries, l’Empereur ne « dédaigna pas de lui faire visiter ses grands et petits appartements ».
L’acte le plus important de la politique extérieure de Napoléon fut le blocus continental. La prohibition des denrées coloniales était une grosse entrave au commerce des sucres. Par ordre supérieur, on s’occupa activement de perfectionner, par tous les moyens possibles, la fabrication du sucre de betterave. Cette question intéressait l’Empereur au plus haut point. Dès que les produits français purent entrer en concurrence avec les étrangers, son contentement fut tel, « qu’il plaça, dit Fouché, sous un verre, sur sa cheminée, à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave raffiné qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti des raffineries d’Orléans ».
Il ne savait garder aucune contrainte : Fleury de Chaboulon le tient « incapable de garder un secret ». Ceci dit à l’adresse de ceux qui ont fait de Napoléon un monstre de dissimulation. D’autre part, la duchesse d’Abrantès se plaint de l’indiscrétion de l’Empereur, toujours porté à raconter « aux femmes les infidélités de leurs maris ». « Quant aux autres plaisanteries des jolies femmes de Gand, écrit Davout à sa femme, je regrette que l’Empereur te les ait faites, puisque cela t’a fait passer quelques mauvais quarts d’heure dans la nuit qui a suivi. »
Par une opposition curieuse, l’homme qui assistait, impassible, aux péripéties d’une bataille dont l’issue pouvait être un désastre, ne supportait pas la moindre contrariété lorsqu’il était assis à une table de jeu. Si la chance ne lui était pas favorable, — bien qu’aucun intérêt pécuniaire ne fût engagé, — irrésistiblement, il trichait. Tous les contemporains sont unanimes à constater ce travers de Napoléon. Davout assure « qu’aux échecs même, il savait rentrer en possession de ses deux fous. Il n’aimait pas que l’on en fît la remarque trop sérieusement ; il en riait le premier, mais il était évidemment fâché qu’on y mît trop d’importance ; et, au fait, ne jouant jamais d’argent, il y avait plus à en plaisanter qu’à se fâcher ».
Il n’est pas de bon bourgeois sans la passion de faire des mariages. D’une lettre du temps, nous détachons un passage qui souligne ironiquement cette petite manie de l’Empereur : « J’espère bien, écrit Boucher de Perthes à la comtesse de N…, que si vous devenez veuve, l’Empereur me donnera votre main par sénatus-consulte. Oui, Sa Majesté aime les mariages, et les mariages d’où naissent beaucoup d’enfants… Dès lors, mesdames les baronnes, comtesses et duchesses, si vous voulez être agréables à l’Empereur,
Faites tous vos efforts