Ces appréciations concordantes, quoique puisées à des sources diverses, nous montrent-elles un despote inflexible et farouche ?

Et d’abord, fut-il donc bien inexorable, celui qui, sous les pas de ses armées victorieuses, pouvait broyer les trônes des anciennes monarchies de l’Europe ? N’a-t-il pas fait preuve de générosité en permettant aux souverains de Prusse et d’Autriche de régner encore sur les royaumes qu’il leur avait conquis ? Combien à deux reprises n’a-t-il pas été magnanime envers l’empereur de Russie, alors qu’à Austerlitz et à Tilsitt il n’avait qu’à vouloir pour ruiner la puissance moscovite ? On dira que la sentimentalité n’a rien à voir ici, — l’abus de la victoire ne provenant le plus souvent que d’un manque d’intelligence, — et que tous ces actes d’apparente magnanimité, plus réfléchis que spontanés, ne révèlent qu’un calcul politique inspiré et dicté par l’esprit de gouvernement.

Soit. Mais celui qui possède et applique de telles qualités de prévision, de sagesse, de pondération, n’est-il pas à peu près le contraire d’un conquérant infatué, brutal et tyrannique ?

Si l’on veut trouver des âmes intraitables, sans générosité, sans élévation, c’est vers les souverains dont, bien des fois, Napoléon avait tenu la destinée entre ses mains, qu’il convient de tourner les yeux. C’est de ces souverains, assemblés en congrès à Châtillon, que l’Empereur disait en 1814 à Caulaincourt, son ambassadeur : « Ces gens-là ne veulent pas traiter… les rôles sont changés ici… ils ont mis en oubli ma conduite envers eux à Tilsitt… je pouvais les écraser alors… ma clémence a été de la niaiserie… un écolier eût été plus habile que moi. »

Napoléon, qui a toujours été accessible aux prières de ses ennemis vaincus, c’est incontestable, aurait-il donc réservé pour sa patrie les effets d’une tyrannie implacable ?

Dès son arrivée au pouvoir, voici le premier soin que Napoléon s’impose : clore la Révolution et réunir sous le seul nom de Français ceux qui, depuis dix ans, ne se connaissaient que sous les appellations haineuses d’émigrés, de terroristes, de jacobins, de royalistes. Les portes de la France, rouvertes à plus de quatre-vingt mille familles, attestent éloquemment cette préoccupation du Premier Consul.

Il fit plus, il répandit aussi bien ses faveurs sur ses amis que sur ses ennemis de la veille : « Napoléon, dit Azaïs, ne songea qu’à rapprocher de sa personne et à confier les emplois éminents aux hommes remarquables qui n’avaient pas craint de combattre ses projets et de s’opposer à son élévation. Tel qui redoutait sa vengeance fut choisi par lui-même pour devenir son appui. »

Les principes du Premier Consul furent aussi ceux de l’Empereur : c’est par de rares unités que l’on compte les personnes qui, parmi les quarante-cinq millions de ses sujets, ont été contraintes par ses ordres à quitter le sol de la patrie. Et c’est par unités plus rares encore qu’il faudrait compter celles qui, de leur plein gré, abandonnèrent la France, cette terre d’abomination et de despotisme, comme l’appelaient les ennemis de Napoléon.

D’innombrables enfants de la patrie, qui, émigrés depuis dix ans, furent rappelés par Napoléon dans leurs foyers qu’ils n’eurent plus à quitter désormais, attestent que, sous le gouvernement de l’Empereur, la France devait être habitable.

En résumé, ce que Napoléon a été pour ses ennemis vaincus, il le fut encore bien plus pour ses sujets. Ainsi que mille faits le démontrent, en tout temps, hésitant à punir, jaloux d’exercer la justice, atteignant les extrêmes limites de l’indulgence, il ne cessa jamais de donner des preuves de sa sensibilité, à laquelle se mêlait d’ordinaire une sorte de bonhomie.