Il faut avoir l’âme plus forte, ne tuer personne et ne pas se laisser mourir soi-même.


Je crois qu’il serait peut-être utile, en terminant ce chapitre, d’indiquer les noms de quelques auteurs dont la lecture nous paraît indispensable pour la bonne formation de l’esprit critique. Rien n’est plus profitable que de connaître les jugements de ceux qui furent par excellence des excitateurs littéraires. Il est important de savoir, par exemple, ce que pensaient Faguet ou Jules Lemaître sur tel ou tel écrivain, d’abord pour ne pas répéter ce qu’ils ont dit, ensuite pour l’éveil d’idées que vous donneront leur tournure d’esprit et l’originalité de leurs appréciations. Les critiques se peignent en critiquant ; on les lit pour leur talent ; ils nous intéressent autant que les auteurs qu’ils expliquent. Nous ne sommes pas fâchés, par exemple, de savoir par quelles raisons Veuillot et Barbey d’Aurevilly peuvent justifier leur violent éreintement des Contemplations et de la Légende des siècles.

Dire qu’il faut lire les critiques, c’est dire qu’il faut lire d’abord Sainte-Beuve. Admirable pour l’étude des classiques, Sainte-Beuve ne fut pas un homme d’avant-garde ; il n’a pas pressenti l’avenir ; il n’a compris ni Stendhal, ni Baudelaire, ni Balzac, et il n’a pas soupçonné le mouvement littéraire qui s’annonçait, à tort ou à raison, avec Flaubert et Goncourt. On ne peut pas dire non plus que Sainte-Beuve ait été un critique de métier spécialement attiré par l’étude du style, bien qu’il ait quelquefois analysé de très près les procédés d’écrire, et notamment, dans ses deux volumes sur Chateaubriand, le mécanisme descriptif de la prose d’Atala et des Martyrs.

Malgré ces hésitations et ces flottements, Sainte-Beuve reste le seul juge qui fasse encore autorité de nos jours. La lecture de ce vaste répertoire des lettres françaises, comparable aux Mémoires de Saint-Simon, à la Comédie humaine de Balzac ou au théâtre de Shakespeare, renouvellera votre inspiration et entretiendra votre verve, car cette œuvre prend ses racines dans un champ de culture très étendu, qui va des grandes idées classiques jusqu’au dernier renseignement bibliographique. En général, Sainte-Beuve voit juste, en profondeur et en nuances. Quelques-unes de ses sévérités, qui paraissaient choquantes, il y a cinquante ans, sont aujourd’hui à peu près admises. Ainsi le Chateaubriand qu’il nous a légué a bien des chances d’être définitivement celui de la postérité.

Je ne recommanderai pas longuement la lecture de Jules Lemaître, Émile Faguet et Brunetière, encore trop proches de nous pour qu’on les ait oubliés.

Jules Lemaître est à lire, pour le ton extraordinaire de son style et sa forte simplicité de diction. Personne n’a jamais écrit avec une étreinte si familière, tant de bonhomie émue, tant de sensibilité contagieuse.

Pour Émile Faguet, ses Politiques et Moralistes et ses Études sur le dix-huitième et le dix-neuvième siècles sont des œuvres de tout premier ordre. Nous n’avons pas eu, depuis Sainte-Beuve, un critique qui ait possédé à ce suprême degré l’esprit d’assimilation et de filtration. On peut seulement regretter que Faguet, vers la fin de sa vie, ait trop écrit d’articles sur un ton de conversation à la portée de tous les mauvais imitateurs. On a effroyablement pastiché Faguet. J’en connais qui croient s’être fait une originalité, en écrivant des phrases de ce genre :

« Il est intéressant, très intéressant, de lire ces petits auteurs du dix-huitième siècle. Ils sont souvent prétentieux, quelquefois même ridicules ; mais enfin ils ont des qualités, de très grandes qualités… Leur sommes-nous vraiment supérieurs ? C’est une autre question. Je n’en suis pas très sûr. Je n’en suis pas très sûr, parce qu’au fond, avec plus d’orgueil (c’est un fait), nous avons plus de vanité. »

Ou encore :