Ils furent des milliers à verser leur sang sur tous les champs de bataille de l'Europe. Presque tous les officiers de la cavalerie qui poursuivit les vaincus d'Iéna étaient Alsaciens. Une petite ville comme Phalsbourg a donné trente-trois généraux à la France.

Après Waterloo, il y eut un fait divers, fantastique, qui dépasse la légende : la défense d'Huningue, par Barbanègre et cent trente-cinq hommes, contre l'archiduc Jean, vingt-cinq mille Autrichiens et cent trente bouches à feu. Au bout de quinze jours de bombardement, une capitulation honorable permit à la garnison de la dernière place forte alsacienne de rejoindre l'armée de la Loire avec tous les honneurs de la guerre. Tambour battant, cinquante loqueteux défilèrent devant l'archiduc Jean qui serra leur chef sur sa poitrine.

La Restauration vit l'Alsace frondeuse et libérale : “Un Koechlin par département et la France serait sauvée,” s'écriait La Fayette, louant aussi bien l'esprit d'entreprise que l'ardeur civique du monde industriel mulhousien.

A l'annonce de la Révolution de 1830, on hissa les trois couleurs sur la cathédrale ; le 2 août, à six heures du soir, tout le pays était pavoisé et chantait “La Marseillaise.”

La monarchie de juillet, à qui l'Alsace donna deux ministres, fut pour elle une époque d'énorme développement matériel et intellectuel. Il se poursuivit, s'accrut encore, sous le second empire, bien accueilli en général à cause des souvenirs glorieux qui dataient du premier : les romans d'Erckmann-Chatrian montrent, dans une forme familière et émouvante, l'évolution du sentiment alsacien, jusqu'au moment où la guerre de 1870-71 bouleversa la destinée.

L'Alsace fut la rançon de la France vaincue.

En dépit de la protestation solennelle des députés alsaciens, le traité de Francfort la faisait passer, à l'exception du territoire de Belfort, sous la domination de l'Allemagne victorieuse.

CHAPITRE II
L'ALSACE, “LE JARDIN DE LA FRANCE”

Lorsque dans l'été de 1673, Louis XIV et sa suite pénétrèrent en Alsace par Saint-Dié et Sainte-Marie aux Mines, Mademoiselle de Montpensier, la Grande Mademoiselle, goûta médiocrement le voyage. “Nous passâmes, écrit-elle, par des chemins épouvantables dans des bois où il y a des chemins étroits sur le bord des précipices où il passe des torrents. On a peine à y voir le ciel : ce sont des arbres d'un vert si noir et si mélancolique qu'il faisait peur… Sainte-Marie est une grande rue entre deux montagnes fort tristes et fort couvertes d'arbres…”

L'impression du souverain fut différente. Lorsque pour la première fois il aperçut la plaine d'Alsace ensoleillée et plantureuse, il s'écria : “Mais c'est le jardin de la France!”