—Eh! mon garçon, il n'y a qu'un quart d'heure! Qu'est-ce?

—C'est une lieue.

Le capitaine s'approcha de la table, écrivit quelques mots sur un bout de papier et signa.

—Va-t'en au diable! dit-il à Belle-Rose en lui donnant le papier.

Mais au moment où Belle-Rose se retirait, il lui prit la main:

—Tu es le fils du vieux Guillaume, mon ami, ne fais pas de sottise; tu nous affligerais, M. d'Assonville et moi; tu as l'âme honnête, aie le coeur fort.

Belle-Rose serra la main de M. de Nancrais et s'élança hors de l'appartement.

VII

LES GOUTTES DU CALICE

Un quart d'heure après avoir quitté M. de Nancrais, Belle-Rose, à cheval sur un bidet de poste, courait ventre à terre sur la route de Saint-Omer. A tous les relais il donnait de l'or aux postillons et frappait ensuite sans relâche les flancs de sa monture à coups d'éperons. Belle-Rose filait comme un boulet. Quand il aperçut le clocher de Saint-Omer, il n'avait pas dit quatre paroles, mais il avait crevé quatre chevaux. Au dernier relais, il sauta sur la route et prit à travers champs dans la direction de Malzonvilliers. Les sons de la cloche lui venaient par volées; bien que ce ne fût pas un jour de fête, personne ne travaillait. Cette solitude et ces tintements confondus serrèrent le coeur du sergent; il précipita sa marche et atteignit haletant le château. Si tout était silence dans la campagne, tout était tumulte et confusion à Malzonvilliers. Toutes sortes de laquais allaient et venaient, et les paysans buvaient et chantaient. Belle-Rose se glissa au milieu de cette foule qui ne prenait point garde à lui; mais, au moment où il allait s'élancer sur la terrasse, les portes du château s'ouvrirent à deux battants, et une procession de gens richement costumés parut sur le seuil. La foule se découvrit, les cloches rebondirent avec éclat, et Belle-Rose vit derrière le porche d'une chapelle voisine resplendir dans l'enceinte du choeur mille cierges allumés. Avant qu'il se fût remis de son trouble, la procession avait passé sous le porche tout voilé des vapeurs flottantes de l'encens. Belle-Rose la suivit et se perdit dans un coin de la chapelle. Quelque temps il demeura courbé comme un jeune arbre fouetté par le vent; tout ce qui lui restait de force, il l'employait à prier Dieu. Quand il releva la tête, son premier regard tomba sur l'autel. Un homme à cheveux argentés, une femme ceinte de voiles diaphanes, étaient agenouillés sur des carreaux de velours. A peine eut-il vu cette femme, que les yeux de Belle-Rose ne purent plus s'en détacher. Des gouttes de sueur perlaient sur le front du soldat; ses tempes semblaient prises dans un étau de fer, ses oreilles tintaient comme celles d'un homme qui se noie. Il aurait voulu crier qu'il ne l'aurait pas pu; sa gorge était fermée. La cérémonie du mariage s'accomplit sans qu'il eût fait un mouvement. Il n'y avait de vie dans tout son corps que dans ses yeux, et ses yeux ne quittaient pas l'autel. Quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale, les deux époux se levèrent, et la jeune femme se retourna. C'était bien elle, Suzanne de Malzonvilliers, maintenant marquise d'Albergotti! Belle-Rose ne tressaillit même pas. Qu'avait-il besoin de la voir pour la reconnaître? Le cortège se dirigea bientôt vers le porche; mais, cette fois, les mariés marchaient en tête. La procession fit le tour de la chapelle; devant elle s'ouvrait la foule; à l'écartement qui se fit autour de lui, Belle-Rose comprit que Suzanne s'avançait. Il se redressa. Un pilier, contre lequel il était adossé, l'empêchait de reculer. Les mariés s'approchaient lentement; les longs voiles de Suzanne traînaient jusqu'à terre, et sa virginale beauté éclatait sous leur transparence. La nef était étroite: un pan de la robe de son amante frôla Belle-Rose; un soupir entr'ouvrit ses lèvres et il s'appuya contre le pilier. Suzanne releva son front incliné. Près d'elle, et dans la pénombre de la chapelle, elle entrevit un pâle visage où flamboyaient deux yeux remplis des flammes sinistres du désespoir. Suzanne chancela. Mais avant que le cri sorti de son âme vînt expirer sur sa bouche, le cortège l'avait poussée en avant, et, quand elle se retourna, Belle-Rose s'était évanoui comme une apparition. Un rempart vivant les séparait. Mais tandis que la foule pressait de ses mille pieds le sacré parvis, Belle-Rose sentait son coeur et sa raison s'égarer. Il ne pensait pas, il ne rêvait pas, il ne souffrait pas: il était anéanti. Il restait immobile, le dos appuyé contre le pilier, les bras pendants le long du corps, la tête inclinée sur la poitrine, et n'entendant plus rien que les battements sourds de son coeur. La foule s'était depuis longtemps répandue hors de la chapelle. La blanche image de Suzanne l'emplissait seule pour lui.