Au travers de son épouvante, une idée subite avait ranimé son courage éperdu. Maintenant il ne craignait plus de mourir, il croyait vaincre. Belle-Rose se mit en garde; Grippard s'approcha, levant la torche. La Déroute remit le pistolet à sa ceinture et les deux fers furent croisés. M. de Charny déploya, dès les premiers coups, toute la finesse de son jeu; la confiance avait affermi sa main et augmenté ses ressources; mais de son épée Belle-Rose se faisait une cuirasse; partout le fer rencontrait le fer. On comprenait que chacun des deux lutteurs voulait tuer son adversaire. Leurs pieds semblaient cloués au sol, et leurs épées, rapides et flexibles, s'entrelaçaient comme des serpents lumineux. La main gauche de M. de Charny s'appuyait contre sa hanche, mais elle glissait par un mouvement imperceptible vers la poche de son haut-de-chausses. Tout à coup, et après une riposte de Belle-Rose, qui tacha de quelques gouttes de sang la manche du gentilhomme au-dessus du coude, cette main reparut armée d'un pistolet. L'arme s'éleva et le coup partit; mais Belle-Rose, plus prompt que l'éclair, se jeta de côté, et la balle, effleurant la poitrine dans toute sa longueur, traversa le bras gauche du soldat.

—Traître! s'écria-t-il, et, rapide comme la foudre, il fondit sur M. de
Charny.

Rien ne put arrêter l'impétuosité de son élan; cette fois la main était de fer comme l'épée: le premier coup arriva comme une balle et traversa la poitrine du gentilhomme près du coeur, le second perça la gorge d'outre en outre. M. de Charny ouvrit les bras et tomba. Belle-Rose se pencha, et, arrachant le masque qui le couvrait, montra son visage nu.

—Tu as empoisonné Geneviève de Châteaufort, lui dit-il, meurs donc et sois maudit!

Une expression de terreur profonde et de rage folle bouleversa la figure de M. de Charny; un dernier blasphème expira sur ses lèvres sanglantes, le frisson le prit et il mourut.

—Elle est vengée, dit Belle-Rose, partons.

Ils reprirent leurs chevaux à l'auberge où ils les avaient laissés, et regagnèrent Sainte-Claire d'Ennery. Le jour commençait à naître quand ils touchèrent aux portes de l'abbaye, et la campagne s'éveillait toute brillante de cette parure enchanteresse que l'été prodigue à toute chose; la rosée tremblait aux branches des haies et l'oiseau chantait sous la feuillée. Suzanne attendait dans une inquiétude mortelle; on lui avait dit l'absence de Belle-Rose, et elle en ignorait la cause. Quand elle l'aperçut, elle courut à lui le visage pâle, mais les yeux déjà souriants.

—Eh quoi! du sang! s'écria-t-elle lorsque Belle-Rose eut ouvert son manteau.

—Ce n'est rien, reprit le soldat d'une voix profonde; je viens de tuer un serpent.

FIN