«Quand vous êtes parti de Saint-Omer, mon ami, vous aviez dix-huit ans, j'en avais quinze alors; plus de trois ans se sont écoulés depuis cet instant, et il ne s'est pas passé un seul jour sans que ma pensée se soit arrêtée sur vous. Votre souvenir habite mon coeur comme je vis dans le vôtre: chaque fois que vos lettres annonçaient vos progrès et votre avancement, je me suis réjouie. J'étais heureuse de vos succès et fière d'avoir placé ma tendresse sur un être qui la méritait. Dans la solitude, ma pensée s'est mûrie, mon ami. L'avenir que nous avons rêvé ensemble, et que nous nous étions promis l'un à l'autre d'atteindre, cet avenir m'est toujours doux, et c'est vers lui que se reportent mes illusions quand je veux goûter une heure de tranquille bonheur. L'espérance berce le coeur comme une mère son enfant. Claudine, mon amie, la confidente de mes songes, les anime souvent de sa joyeuse parole, et leur donne alors toutes les trompeuses espérances de la réalité. L'aurore nous trouve bien des fois causant tout bas le long des haies où babillent les oiseaux; bien des fois le crépuscule nous surprend encore dans les prés, marchant les mains entrelacées, et toutes deux nous regardons les bandes d'or qui s'éteignent, et le dernier sourire du soleil qui luit au sommet des peupliers. Elle a votre nom sur les lèvres et m'embrasse; il est dans mon coeur, et je me tais. Quant à mon père, il passe son temps à s'informer du prix des denrées pour accroître sa fortune, que je trouve déjà trop considérable. Il m'assure que c'est pour mon bonheur, et je ne peux pas lui faire entendre raison là-dessus. Il achète un jour du foin, et le lendemain du blé, puis il revend le tout avec de gros bénéfices.—C'est pour ta dot, me dit-il.—Une dot qui est déjà trop grosse! C'est une chose étrange! les personnes qui nous sont le plus attachées agissent suivant leur fantaisie quand elles croient agir pour notre bien, et travaillent à satisfaire leur goût lorsqu'elles prétendent travailler à notre bonheur. Je voudrais allonger cette lettre pour retarder le moment où je dois vous entretenir de l'affaire qui nous touche le plus près, l'un et l'autre. Mais à quoi bon? Ne faudra-t-il pas toujours que je contraigne mon esprit à vous en instruire? l'honnêteté l'exige. Quand vous aurez lu cette lettre jusqu'au bout, vous pleurerez sur moi, sur vous, mais vous m'absoudrez. Ma volonté s'est soumise au mal, elle ne l'a pas fait. Vous savez quelle fut la réponse de mon père à votre proposition: depuis ce jour, il ne m'a jamais entretenue de votre amour et de vos espérances; seulement, quand on lui parlait des progrès que vous faisiez dans l'estime de vos chefs, il disait que cela ne l'étonnait point et que vous étiez un garçon à parvenir à tout. Dans ces moments-là, je me sentais des envies extraordinaires de l'embrasser. Il y a quelque temps, M. de Malzonvilliers, en revenant d'un voyage qu'il avait entrepris à Calais, me présenta un jeune gentilhomme de bonne mine. Un instinct secret, l'instinct du coeur sans doute, me dit que ce jeune seigneur ne venait point à Malzonvilliers pour affaires de commerce, et je sentis mon coeur se serrer. Ce jeune seigneur avait l'esprit très vif, tourné à la galanterie, railleur, plaisant dans ses propos et tout à fait l'air d'un homme de bon lieu; mais on voyait qu'il parlait avant de réfléchir, et qu'il était surtout occupé de plaisirs et de choses futiles. Il resta huit ou dix jours au château, pendant lesquels il ne me fut guère possible de me promener avec Claudine, si ce n'est parfois le matin, de très bonne heure, ou le soir, tandis que l'étranger rendait visite à la noblesse de Saint-Omer. Au bout de ce temps, le gentilhomme partit; je respirais à peine que déjà un grave seigneur le remplaçait au château. Celui-ci était pour le moins aussi sédentaire que l'autre était ingambe; il avait l'humeur douce, égale et bonne, l'air d'une bienveillance extrême, et, quoique souffrant d'anciennes blessures, le maintien noble et aisé. Ses discours étaient enjoués, mais toujours honnêtes, ses manières polies, et l'on se sentait attiré par l'expression de sa physionomie en même temps que saisi de respect à la vue de ses moustaches grises et des cicatrices qui sillonnaient son front chauve. Ce seigneur se nommait M. d'Albergotti. Il était marquis, appartenait à une famille d'origine italienne qui avait tenu un rang considérable dans le Milanais, et portait le cordon de Saint-Louis. M. d'Albergotti avait beaucoup voyagé; sa conversation était intéressante, sa bonté me touchait, et j'éprouvai quelque peine quand il quitta Malzonvilliers pour se rendre à Compiègne, où M. de Turenne le mandait. Il n'était parti que depuis la veille, lorsque mon père, me prenant sous le bras, me fit descendre au jardin. Vous savez que ce n'est pas son habitude; aussitôt qu'il a une heure sans emploi, il s'enferme dans son cabinet, et tout aussitôt une ou deux feuilles de papier sont couvertes de chiffres. Je le regardai étonnée: il se mit à rire.

«—Oh! me dit-il, j'ai à te parler de choses très sérieuses.

«Ce début augmenta ma surprise, et sans savoir pourquoi, j'eus
peur.

«—J'ai songé à te marier, reprit mon père; tu viens de voir tes
deux prétendants.

«—M. le comte de Pomereux et M. d'Albergotti! m'écriai-je plus
morte que vive.

«—Eux-mêmes, mon enfant.

«Je crois que si mon père ne m'avait pas soutenue, je serais tombée.

«—Vous êtes une petite folle, continua-t-il en me faisant asseoir sur un banc; le mariage a-t-il donc rien de si effrayant? Je ne prétends pas d'ailleurs contraindre votre goût. Vous choisirez entre le comte et le marquis.

«J'étais atterrée et ne savais que répondre. Quelques larmes jaillirent de mes yeux, et je me cachai la tête entre les mains. Mon père se mit à battre la terre avec le bout de sa canne.

«—Voyons, ma fille, sois raisonnable, reprit-il; j'aime beaucoup Jacques, et je suis tout prêt à le lui prouver; mais, en conscience, tu ne peux pas l'épouser. Voyez donc quel beau mariage ça ferait!