—Voilà déjà plus d'un mois, madame, lui dit M. de Charny en la saluant jusqu'à terre, que M. de Louvois a le regret de vous voir au couvent, où il ne vous eût certes pas envoyée si la raison d'État ne l'y avait contraint.

—Si le regret était aussi vif que vous voulez bien me l'exprimer, monsieur, il me semble que monseigneur le ministre aurait une extrême facilité à s'en débarrasser.

—Ah! madame, que vous connaissez peu les dures lois que le pouvoir impose à ceux qui l'exercent! Au-dessus de la volonté du ministre, il y a la raison d'État; M. de Louvois espérait au moins que le spectacle de la paix et de la mansuétude qui règnent dans ces lieux toucherait votre âme et vous déciderait à prendre le voile. Mais, à défaut de vocation, il a poussé la bonté jusqu'à vous faire offrir d'entrer dans sa famille: vous avez tout refusé.

—N'étant la pupille de personne, j'ai bien le droit, j'imagine, de songer moi-même à mon établissement.

—Sans doute, madame, et M. de Louvois se ferait un scrupule de violenter en rien vos intentions; mais encore le soin du royaume exige que vous preniez une détermination.

—Le soin du royaume, monsieur; voilà bien des grands mots pour une aussi chétive personne que je le suis!

—Les ennemis du roi se font des armes de tout, madame. Si vous saviez à quelles injustes attaques les hommes éminents sont exposés, vous verriez toute cette affaire sous son véritable jour, et n'accuseriez plus M. de Louvois, qui vous veut du bien. Mais si vous répondez toujours par des refus aux bons offices de Son Excellence, si vous repoussez également le voile et le mariage, elle aura l'extrême douleur de devoir prendre de nouvelles mesures qui assureront à la fois votre repos et celui de l'État.

—Dites à monseigneur le ministre que je suis prête à tout souffrir, mais que je ne suis pas prête à rien céder.

—Madame, répliqua M. de Charny en saluant Mme d'Albergotti qui s'était levée, j'aurai l'honneur de vous revoir dans un mois, et vais prier Dieu pour que vos résolutions soient changées à ce moment-là.

Le lendemain, au point du jour, les cloches du couvent des dames bénédictines de la rue du Cherche-Midi sonnaient à toute volée. La cérémonie de prise d'habit était une solennité religieuse assez fréquente au temps où se passe cette histoire, mais qui ne laissait pas d'attirer au sein des couvents une grande foule toujours avide d'un spectacle où l'émotion ne manquait pas. On y voyait en grand nombre des dames et des seigneurs de la cour, et ce jour-là la pompe remplaçait dans les chapelles et les cloîtres le silence et les profondes méditations. Suzanne s'était rendue de bonne heure auprès de Gabrielle. Elle trouva son amie, plus pâle qu'un linceul, qui priait au pied de son lit virginal.