UN PAS DANS LA VIE
A quelques centaines de pas de la maisonnette, la route faisait un coude et gravissait un monticule. Arrivé au sommet, Jacques se retourna. Sur le seuil de la porte, Guillaume Grinedal était debout, et près de lui, agenouillés sur la terre, Pierre et Claudine tenant ses mains entre les leurs. Derrière lui, Jacques laissait tout son bonheur, tout ce qu'il avait aimé: le jardin plein d'ombre et de fraîcheur, la tranquille retraite où il avait bégayé sa première prière et rêvé ses premiers rêves d'amour; les grandes campagnes qui avaient protégé son âme de leur solitude et de leur sérénité; le vaste château, voilé de vieux ormeaux, où si souvent il avait soupiré, sans savoir la cause de ses soupirs, aux bruits innocents de deux lèvres enfantines chantant une chanson du pays. Les boeufs fauves égarés dans les grasses prairies, les taureaux ruminant à l'ombre des hêtres, le troupeau filant le long du sentier, les noirs essaims des corneilles dispersés autour des chênes, la jeune fille passant pieds nus le ruisseau babillard, le lourd fermier pressant l'attelage paresseux, et jusqu'aux alouettes blotties aux creux des sillons ou perdues dans l'azur immense, tous les êtres et toutes les choses de la création avaient une part dans cette vie qui s'était épanchée comme une onde limpide et fraîche entre deux rives d'herbes molles. Derrière lui, c'était le repos et la paix; c'était l'inconnu et ses hasards sans nombre devant lui.
Jacques s'appuya sur le bâton de houx, et promena ses regards au loin; mille souvenirs oubliés s'éveillèrent en foule dans son coeur; longtemps il écouta leurs voix confuses qui se redisaient le passé tout plein de douces joies et d'honnêtes labeurs, et se plut à leurs récits mystérieux, les yeux tournés vers les beaux ombrages qui faisaient à Malzonvilliers une verte ceinture. Deux larmes qui vinrent mouiller ses mains, sans qu'il les eût senties couler sur ses joues, le tirèrent de son rêve. Combien d'autres n'étaient pas déjà tombées sur la poussière! Jacques secoua la tête et s'élança sur le revers du monticule. Après avoir passé la nuit à Fauquembergues, il arriva le lendemain à Fruges. Dans l'auberge où il s'arrêta, quelques rouliers, assis autour d'une table, dépeçaient un quartier de mouton; ils causaient vivement entre eux, et Jacques remarqua avec surprise que leurs chariots étaient encore tout attelés sur la route; les animaux, débridés seulement, mangeaient à même leur provende étalée par terre. Aux premiers mots qu'il entendit, Jacques comprit qu'une troupe de batteurs d'estrade avait pénétré dans le pays, entre Aire et Saint-Omer. Ils appartenaient, disait-on, à un corps de soldats hongrois et croates que le gouvernement espagnol avait licenciés, et qui cherchaient à ramasser un gros butin avant de quitter la Flandre.
Les habitants aisés se retiraient en toute hâte du côté de Saint-Pol ou de Montreuil; les autres cachaient leurs objets les plus précieux. On voyait des femmes et des enfants sur les voitures des rouliers, et de temps en temps passaient sur la route des familles de gentilshommes, accompagnées de leurs serviteurs armés jusqu'aux dents. Jacques était habitué à ces scènes de tumulte et de terreur. Il s'avança vers l'un des rouliers, et lui demanda si les ennemis étaient encore bien loin.
—Qui le sait? répondit l'homme. Peut-être à dix lieues, peut-être à cent pas. Les hussards vont vite, et mieux vaut être entre de bonnes murailles que par chemins.
Parmi ceux qui décampaient en toute hâte, personne n'avait encore rien vu, cependant nul ne s'arrêtait et n'osait même retourner la tête. Jacques pensa que chacun fuyait parce qu'il voyait fuir les autres, et en garçon résolu qu'il était, il prit le parti de continuer son chemin, voulant arriver à Hesdin avant la nuit. La journée était brûlante, et Jacques marchait depuis le matin; l'appétit commença de se faire sentir avec la fatigue. N'apercevant ni Hongrois ni Croates, Jacques se jeta sur le côté de la route, près d'une fontaine qui coulait à l'ombre d'un bouquet d'arbres, et tirant de sa valise quelques provisions dont il s'était muni à Fruges, il se mit à déjeuner gaillardement. En ce lieu, l'herbe était épaisse et l'ombre fraîche; Jacques regarda sur la route, et ne voyant rien, ni fantassin, ni cavalier, il s'étendit comme un berger de Virgile au pied d'un hêtre. Il pensa d'abord et beaucoup à Mlle de Malzonvilliers et soupira; puis, au souvenir des bonnes gens qu'il avait rencontrés fuyant comme des lièvres, il sourit; il allait sans doute penser à bien d'autres choses encore, quand il s'endormit.
Jacques ne voulait que se reposer; mais la jeunesse propose et l'herbe fraîche dispose. Il dormait donc comme on dort à dix-huit ans, lorsqu'un grand bruit de chevaux hennissant et piaffant le réveilla en sursaut. Sept ou huit cavaliers tournaient autour de lui, tandis que deux autres débouclaient son havresac après être sautés de selle. Jacques se dressa d'un bond, et du premier coup de poing fit rouler à terre l'un des pillards; il allait prendre l'autre à la gorge, lorsque trois ou quatre cavaliers fondirent sur lui et le renversèrent: avant qu'il pût se relever, un coup violent l'étourdit, et il resta couché aux pieds des chevaux.
Il n'avait fallu que trois minutes aux cavaliers pour déboucler sa valise, il ne leur en fallut pas deux pour piller l'argent et les effets, dépouiller Jacques de son habit et disparaître au galop. Jacques resta quelques instants immobile, étendu sur le dos. Les larges bords de son chapeau de feutre ayant amorti la force du coup qui lui était destiné, Jacques n'était qu'étourdi. Quand il se releva, à moitié nu et sans argent, il courut sur un tertre pour reconnaître le chemin qu'avaient pris les pillards. Un tourbillon de fumée fouettée par le vent ondulait dans la plaine; deux villages brûlaient; entre les toits de chaume tout pétillants, passaient les bestiaux épouvantés. Un nuage lourd et criblé d'étincelles s'épandait au loin; quand l'incendie gagnait une meule de paille ou quelque grange emplie de foin, un jet de flamme coupait le sombre rideau de ses éclairs rouges et tordus. Un gros de cavalerie se tenait en bataille sur le bord d'un ruisseau. Jacques n'en avait jamais vu l'uniforme, qui se composait d'un habit blanc à retroussis jaunes et d'une culotte noire. A sa tête, allant et venant d'un bout de l'escadron à l'autre, marchait un cavalier qu'à sa mine on reconnaissait pour le chef. Jacques courut droit à lui. Il ne doutait pas qu'il n'eût eu affaire à des maraudeurs du parti ennemi, mais dans son naïf sentiment d'équité, il ne doutait pas non plus que le chef ne lui fît rendre ce qu'on lui avait volé. Si le roi d'Espagne et l'empereur d'Allemagne faisaient la guerre au roi de France, ils ne la devaient pas faire aux voyageurs. A la vue d'un jeune homme qui s'avançait vers eux au pas de course, nu-tête et sans habit, le capitaine s'arrêta.
—Que veux-tu? lui dit-il brusquement quand Jacques fut à deux pas de son cheval.
—Justice, répondit Jacques tranquillement.