—Je n'y comprends rien encore! Mais que voulez-vous? Depuis la mort de son frère, M. de Nancrais est méconnaissable. Lui, autrefois si calme, est à présent comme un enragé. L'odeur de la poudre le rend fou; il n'a pas plus de patience devant l'ennemi qu'une mèche de canon devant le feu!

—Mais l'affaire! l'affaire?

—La voici. Il faut d'abord que vous sachiez que M. le duc de Luxembourg a, par un ordre du jour, défendu aux soldats de se hasarder hors d'un certain rayon autour du camp; il leur a surtout prescrit, sous peine de mort, d'éviter toute espèce d'engagement avec l'ennemi. La proclamation a été affichée partout, et lue dans les chambrées. On dit tout bas que M. de Luxembourg veut, avant d'agir, attendre l'arrivée du roi, lequel, comme vous le savez, doit, de sa personne, prendre part aux opérations.

—Laisse le roi, et arrive à M. de Nancrais.

—Or, aujourd'hui, vers midi, M. de Nancrais passait à cheval du côté de Gosselies. Il était en compagnie de quelques officiers des dragons de la reine et du régiment de Nivernais. Un parti d'éclaireurs espagnols avait passé la Piélou et pillait un hameau. Quelques-uns des nôtres s'échauffèrent à cette vue.—N'était l'ordre du jour, dit l'un, je chargerais volontiers cette canaille!—Mordieu! dit un autre, mieux vaut que je m'en aille, ma main a trop envie de caresser la garde de mon épée.—Ma foi, je pars, ajoute un troisième.—Et voilà quatre ou cinq officiers qui tournent bride pour ne pas mettre la main aux pistolets. M. de Nancrais ne disait rien, mais il tortillait ses moustaches l'oeil fixé sur les Espagnols, qui s'amusaient à mettre le feu au clocher. Tout à coup un cornette de dragons, venu tout droit de la cour au camp, tire son épée.—Au diable les ordres! s'écrie-t-il; il ne sera pas dit qu'un officier du roi aura vu brûler le drapeau du roi sans mettre l'épée au vent.—Il pique des deux et part. On s'arrête.—Le laisserons-nous sans défense, messieurs? s'écrie à son tour M. de Nancrais, qui poussait son cheval vers le hameau.—On le suit tout doucement. La discipline voulait qu'on reculât, la colère et l'ardeur conduisaient la troupe sur les pas de l'officier.—Mordieu! on le tue, reprend le capitaine, en avant et vive le roi!—Il enfonce les éperons dans le ventre de son cheval et s'élance au galop. Chacun le suit. Le pauvre cornette était à moitié mort; sept ou huit cavaliers l'entouraient, et comme on se précipitait à son secours, il tomba sous les pieds des chevaux, la tête fendue d'un coup de sabre. Les officiers, furieux, chargent les Espagnols, en tuent une douzaine et dispersent le reste. Entraînés par leur courage, M. de Nancrais et ses camarades se jettent à leur poursuite, l'épée dans les reins, frappant et blessant à tort et à travers tous ces fuyards qui les prennent pour des diables. Une compagnie du régiment de Nivernais, qui revenait de la manoeuvre, reconnaît l'uniforme du corps, et comprenant à quel péril ses officiers seront exposés de l'autre côté de la Piélou, la passe avec eux, et, tambour battant, on arrive à Gosselies, d'où les maraudeurs étaient sortis. C'est une bonne position militaire; l'ennemi y avait mis du canon et cinq ou six cents hommes, mais rien ne nous résiste.

—Tu en étais donc?

—Ma foi, étant par là, j'avais tout vu, et je suis allé où allait mon capitaine. M. de Nancrais semblait un lion. Sans chapeau, l'habit déchiré en vingt endroits, poussant son cheval là où la mêlée était le plus épaisse, il avait brisé son épée dans le ventre d'un soldat, et, armé d'un sabre, il frappait toujours, criant: Vive le roi! entre chaque coup. Chaque fois que le sabre s'abaissait on voyait disparaître un homme. Épouvantés, les Espagnols rompirent leurs rangs. Les canons étaient à nous, et quand il ne resta plus que leurs morts dans la place, on arbora le drapeau blanc tout au haut de la redoute. Tout compte fait, nous avions perdu trente hommes, sans compter les blessés; mais nous avions le village et la redoute.

—C'est un beau fait d'armes! s'écria Belle-Rose enthousiasmé.

—C'est très beau, sans doute, mais c'était très embarrassant aussi, comme vous l'allez voir. Nous avions oublié la discipline, il a bien fallu se la rappeler après. Quand nous fûmes maîtres de l'endroit, encore tout animés par l'ardeur du combat, M. de Nancrais fit ranger les officiers autour de lui.—Messieurs, leur dit-il, nous avons commis une faute; elle est grave. C'est à moi qu'il appartient, comme au plus coupable…—Nous le sommes tous! crièrent ces braves gentilshommes.—Alors, comme au plus ancien d'entre vous, reprit le capitaine, il m'appartient de rendre compte à M. le duc de Luxembourg de ce qui vient de se passer.—On voulu répliquer, mais il imposa silence du geste.—Le premier coupable est mort. C'est moi, messieurs, que vous avez suivi, dit-il.—M. de Nancrais distribua les soldats du Nivernais dans les différents postes, jeta son sabre tout ébréché, et prit fort tranquillement le chemin du quartier général. Il y a une heure qu'il y est arrivé, et il n'est sorti de l'habitation du général que pour aller en prison.

—En es-tu sûr?