Vingt canonniers en tenue de campagne attendaient le condamné. Tous étaient mornes, et tous baissèrent les yeux au moment où Belle-Rose parut, accompagné du prêtre qui se tenait à sa droite. Le lieutenant lui-même paraissait ému et mâchait ses moustaches. Belle-Rose salua l'officier d'abord, puis les soldats, dont les rangs s'ouvrirent pour le recevoir. Le signal fut donné, et la troupe se mit en marche. Le sergent portait une veste de moire blanche à réseaux d'or qui serrait sa taille et rehaussait sa bonne mine; sa tête était nue, et ses cheveux, qu'il avait très longs, flottaient en boucles autour de son cou. Une moitié de la compagnie était rangée en dehors de la caserne des canonniers, sous les ordres du premier lieutenant. Elle s'aligna et prit le chemin des remparts. Un silence profond régnait dans les rangs. De temps à autre, un soldat toussait et portait la main à ses yeux. Belle-Rose souriait à ses camarades. Les rues par où le cortège s'avançait étaient pleines de monde; on en voyait partout, le long des maisons, devant les portes, aux fenêtres, sur le pas des boutiques. Tous les regards cherchaient le condamné, mille exclamations sortaient du milieu de la foule, la pitié se lisait sur tous les visages. La démarche de Belle-Rose était assurée et sa figure calme et fière; un mélancolique sourire effleurait sa bouche. En le voyant si jeune et si beau, le peuple s'émouvait: les femmes surtout, dont le coeur est plus tendre, exprimaient tout haut les sentiments de commisération qui baignaient leurs paupières de larmes inaperçues.

—Qu'il est jeune et qu'il est beau! disaient-elles. Aura-t-on bien le courage de le tuer?

Et celles qui le plaignaient ainsi se haussaient sur la pointe des pieds pour le voir plus longtemps. Belle-Rose entendait toutes ces paroles, saisissait tous ces regards, ils arrivaient à son coeur, l'attristaient et le consolaient à la fois. Plusieurs dames étaient penchées sur un balcon, au coin d'une rue; l'une d'elles, qui tenait une rose à la main, la laissa choir en faisant un geste de pitié. Belle-Rose ramassa la fleur, et, la portant à ses lèvres, salua la dame. Quelques-unes des personnes qui étaient sur le balcon, tout émues et sans penser à ce qu'elles faisaient, s'inclinèrent à leur tour. Quant à la dame à qui la fleur avait appartenu, elle se couvrit tout à coup le visage de son mouchoir, et se mit à pleurer. Le cortège marchait toujours; mais Belle-Rose tourna la tête jusqu'à ce qu'il eût dépassé l'angle de la rue pour voir encore la femme, qui était jeune et jolie.

—Pensez aux choses du ciel, mon fils! lui dit le prêtre, qui avait suivi ce regard.

—Oui, mon père, mais j'ai vingt ans! répondit Belle-Rose avec un doux sourire.

La voix du soldat semblait dire: Le ciel est si loin et la terre est si belle!

Le bon prêtre soupira.

—C'est le démon qui vous tente! reprit-il.

—Non, mon père, c'est mon coeur qui se détache.

Tous les charmants visages de femmes qu'il voyait rappelaient à Belle-Rose ou Suzanne ou Geneviève. Au détour de la rue, le prêtre lui montra le ciel; le patient y porta les yeux, car il n'apercevait plus le balcon. Le cortège avançait lentement au milieu de la foule qui grossissait de minute en minute. Cependant il atteignit la porte de la ville et se dirigea vers un champ de manoeuvres, où mille ou douze cents hommes étaient rangés en bataille. M. de Nancrais était à cheval à la tête de sa compagnie. Les armes étincelaient au soleil, et tout le peuple de Cambrai couvrait le talus des remparts et les abords du champ de manoeuvres. Quand le cortège parut hors des portes, le tambour battit aux champs, les officiers tirèrent l'épée, et la troupe porta les armes. Belle-Rose leva son front un instant incliné sous le poids des souvenirs, et promena un regard ferme sur les rangs des soldats, où mille éclairs scintillaient. Au moment où son escorte pénétrait dans l'enceinte fatale, un bruit confus s'éleva du milieu de la foule, mille têtes s'agitèrent, et des cris lointains retentirent tout à coup. Le peuple qui sortait de Cambrai se précipita de toutes parts, et ses flots pressés vinrent battre le détachement qui conduisait Belle-Rose.