Et les mains jointes, trempée de pleurs, elle voulut se traîner sur les genoux; mais, brisée par l'épouvante, elle s'affaissa, et sa tête alla frapper le tapis. Belle-Rose sortit, chancelant comme un homme ivre; une horrible pensée troublait son âme et l'envahissait. Comme il passait dans la cour, la camériste, impatiente de ce long silence, l'interrogea sur ce qui se passait dans le pavillon.

—Comment s'appelait Mme de Châteaufort avant son mariage? lui demanda
Belle-Rose d'une voix étranglée.

—Mlle de La Noue, répondit Camille, et elle entra dans le pavillon.

XV

UN PAS VERS LA TOMBE

Camille, en pénétrant dans le pavillon, trouva Mme de Châteaufort évanouie près du cadavre de M. d'Assonville, qu'elle reconnut au premier coup d'oeil. Elle comprit clairement alors la question de Belle-Rose; mais sans s'arrêter à en calculer la portée, elle appela, et des laquais l'aidèrent à transporter leur maîtresse dans son appartement. Les événements qui avaient amené cette catastrophe s'étaient si brusquement succédé, que Mme de Châteaufort ne put résister à leur impétuosité. Cette femme, énergique et forte, qui savait commander aux circonstances, semblait brisée d'un seul coup. Elle resta plusieurs heures roide et glacée, les cheveux épars autour de son front; la vie se trahissait seulement par les larmes qui tombaient une à une de ses paupières entr'ouvertes et par les tressaillements de son visage, où se reflétaient toutes les angoisses de la terreur et du désespoir. Mme de Châteaufort était arrivée dans l'après-midi à Paris, à son hôtel, et n'avait pris que le temps de changer de vêtements pour se rendre en fiacre à la maison de la rue Cassette. M. d'Assonville s'y était présenté la veille et le jour même. Mme de Châteaufort envoya chez lui, il était sorti; mais, sur l'avis qu'on lui donna qu'il devait rentrer dans la soirée, elle pria un laquais de l'informer qu'il était attendu rue Cassette. Malheureusement M. d'Assonville s'étant, de son côté, rendu à l'hôtel de Mme de Châteaufort, peu d'instants avant l'arrivée de la duchesse à Paris, apprit d'un valet qu'elle était dans l'intention de prolonger son séjour à la campagne. Son parti fut pris sur-le-champ; il connaissait le parc et ses issues secrètes, les passages qui conduisaient aux appartements de la duchesse, et, bien convaincu par son silence qu'elle était fermement décidée à éviter toute entrevue, il voulut essayer d'arriver la nuit jusqu'à elle, au risque d'y périr. Au moment donc où Mme de Châteaufort entrait dans Paris, M. d'Assonville en sortait. Lorsqu'il aperçut Écouen, il s'arrêta et attendit la nuit, ne voulant point se présenter devant la grille du château de la duchesse, pensant qu'il serait éconduit. Aux premières ombres, il gagna les murs du parc, se cacha dans un fourré, et quand les ténèbres furent épaisses, il chercha la porte secrète à l'angle du mur où, dans des temps plus heureux, les pieds légers d'une femme l'avaient si souvent accompagné. Il la trouva ouverte et s'avança rapidement à travers le parc, où sa mémoire le guidait sûrement. Mais M. de Villebrais, qui cherchait Belle-Rose, voyant venir un homme au milieu d'une avenue qui conduisait au château, se jeta sur lui, croyant avoir affaire à son rival.—Défends-toi, misérable! lui cria-t-il.—M. d'Assonville avait à peine eu le temps de tirer son épée qu'il était déjà frappé à la gorge; affaibli par une récente blessure, il ne put opposer une longue résistance aux attaques de son assassin, et tomba au moment où Belle-Rose accourait à son secours. Tandis que ces choses se passaient au château, Mme de Châteaufort attendait, pleine d'une impatience fiévreuse, dans la maison de la rue Cassette. Les heures se succédaient sans que M. d'Assonville parût. Vers minuit, comptant les minutes avec effroi, elle envoya de nouveau chez le capitaine. On lui répondit que le valet de M. d'Assonville était revenu, après avoir quitté son maître sur la route de Saint-Denis. Mme de Châteaufort ne dit pas un mot, mais Camille comprit à quelles angoisses cette âme téméraire était en proie, au regard que sa maîtresse lui jeta. Un instant après, toutes deux montaient en carrosse et prenaient au galop le chemin d'Écouen. On sait quelle fut leur rencontre et quel en fut le résultat. Belle-Rose erra jusqu'au matin, luttant de toute son âme contre la folie et le désespoir. M. d'Assonville était mort, et celle que M. d'Assonville avait aimée était son amante à lui. Belle-Rose se reprochait la mort du capitaine comme un crime, et le remords avec la douleur entrait dans son âme. Les fraîcheurs de l'aube calmèrent l'agitation du soldat; il jeta un regard plus ferme sur sa vie; un devoir lui restait à remplir, la voix de l'honneur s'éleva dans le tumulte de ses pensées, et il entendit cette voix. Belle-Rose donna un dernier adieu au corps inanimé de son protecteur, écrivit quelques lignes qu'il adressa à Mme de Châteaufort, deux billets qu'il fit parvenir à Cornélius et à Claudine, pour les informer succinctement de son départ et de la résolution où il était de se rendre auprès de M. de Nancrais, sella lui-même un cheval et sortit au galop par la grille du parc. La duchesse se réveillait à peine de son long évanouissement, lorsqu'elle entendit rouler la grille sur ses gonds et sonner sur les cailloux les sabots du cheval. Elle se leva et d'un bond sauta sur le balcon; un nuage de poussière tourbillonnait sur la route. Le cavalier disparaissait sous le blanc linceul, mais le coeur de Geneviève criait son nom. Elle se retourna vers Camille, le visage enflammé, superbe d'amour et d'effroi.

—M. de Verval! qu'il vienne… à l'instant, je le veux! disait-elle; et, d'un geste impérieux, elle montrait la porte à sa camériste, lorsque cette porte s'ouvrit. Un laquais se présenta une lettre à la main.

Mme de Châteaufort prit cette lettre, et, tombant sur un sofa, fit signe au laquais de se retirer.

—J'ai peur, dit-elle.

Ses lèvres blanchirent et sa vue se troubla.