—Les gardes usent-ils de cette porte de sortie? demanda Belle-Rose.

—Non; elle est presque inconnue aux gens du château.

—On a passé par là cependant.

—Personne n'a la clef de cette porte, répondit Mme de Châteaufort.

—Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve froissée.

—Hier, nous avons passé le long du mur; vos mains tenaient les miennes; savez-vous où se posaient nos pieds?

Cependant Belle-Rose n'était pas le jouet d'une illusion. Tandis que Mme de Châteaufort dissipait ses craintes un instant éveillées, M. de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vêtements grossiers, il s'était logé, sous un nom d'emprunt, dans une méchante auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s'introduisait dans le parc de Mme de Châteaufort, où l'appelait le désir de la vengeance. Étonné du silence de Mme de Châteaufort, qui n'avait pas répondu à ses lettres, M. de Villebrais, aussitôt qu'il fut en état de marcher, lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Châteaufort oubliait, elle n'oubliait pas à demi. Elle renvoya donc à M. de Villebrais les lettres qu'il lui avait adressées, en le priant de vouloir bien lui rendre tout ce qu'il tenait d'elle, et de renoncer à toute espérance de la revoir jamais. Le lieutenant d'artillerie savait quelle était l'influence de la duchesse, il obéit pour ne pas s'en faire une ennemie implacable; mais avant de renvoyer la clef qu'elle-même lui avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant bien de s'en servir dans l'occasion. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. La retraite où depuis deux ou trois mois vivait Mme de Châteaufort commençait à être remarquée à la cour. M. de Villebrais rapprocha cette retraite de l'inconstance un peu soudaine de sa maîtresse, et en conclut qu'un nouvel amour la dominait. Il voulut connaître son heureux rival, se déguisa, partit pour la résidence de Mme de Châteaufort, pénétra dans le parc et vit passer la duchesse au bras de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine à retenir un cri de rage: l'homme qui l'avait insulté, et vaincu l'épée à la main, venait encore de lui ravir sa maîtresse! C'était trop de revers à la fois. Un instant M. de Villebrais eut la pensée de s'élancer au-devant de Mme de Châteaufort, et, s'armant de l'autorité militaire, de réclamer le déserteur; mais il savait que la duchesse était femme à ne jamais pardonner une telle offense, et la crainte d'être brisé dans sa carrière par son ressentiment l'arrêta. Cette contrainte ne servit qu'à rendre plus vif le désir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il prit le parti d'attendre et de confier à son bras le soin de faire payer à Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu'il en avait reçues. Pour mieux enchaîner Belle-Rose auprès d'elle, Mme de Châteaufort multipliait les plaisirs que lui permettait le séjour de la campagne. La chasse entrait pour une large part dans ces plaisirs. Un matin, au moment où elle s'apprêtait à monter à cheval pour chasser le cerf, sa camériste accourut tout effarée sur le perron du château. Elle tenait une lettre à la main.

—Je lirai ça ce soir, dit la duchesse.

La camériste l'arrêta comme elle mettait le pied à l'étrier, et lui parla bas à l'oreille.

—Eh qu'importe! reprit sa maîtresse avec impatience.