Bouletord s'élança vers lui, mais un furieux coup de poing le renversa rudement par terre, et d'un bond Belle-Rose franchit la fenêtre. Aux cris du brigadier, la maréchaussée accourut, mais par une singulière inadvertance, en voulant secourir Bouletord, la cabaretière avait repoussé les châssis couverts de rideaux rouges, si bien que la vue de la campagne et du fuyard était interceptée.
—Qu'y a-t-il donc? demandèrent les soldats.
Bouletord, sans répondre, saisit un mousquet, ouvrit la fenêtre et fit feu. La balle fit sauter l'écorce d'un saule à dix pas de Belle-Rose.
—Pauvre garçon! dit l'hôtesse, comme il court!
—Mais dépêchez-vous donc! cria Bouletord à ses gens. C'est notre déserteur. S'il nous échappe, il nous vole dix louis.
La maréchaussée se jeta sur les traces du fuyard; mais la maréchaussée était embarrassée de ses buffleteries et Belle-Rose gagnait du terrain. De la fenêtre où elle s'était accoudée, la cabaretière assistait à cette chasse improvisée. Au lieu d'un cerf, c'était un homme qu'on courait.
—Comme il va! disait-elle à demi-voix, tout en suivant les épisodes de cette course, et sans se douter qu'elle parlait tout haut; le voilà qui traverse les luzernes du père Benoît. Bon, il saute le fossé… Il a des jambes de chevreuil, ce garçon-là!… Ah! voilà un soldat par terre… il a donné du pied contre une souche, le maladroit!… et d'un autre… celui-là s'est empêtré dans le fourreau de son sabre… Le déserteur est déjà loin… bien certainement il leur échappera… Ah! mon Dieu! le brigadier arrête un maraîcher; il prend son cheval, l'enfourche, le pique avec la pointe de son épée, et part au grand galop!… Le brigadier a le coup de poing sur l'estomac!… Un autre soldat l'imite… puis un autre aussi… Trois soldats à cheval contre un homme à pied!… il est perdu! Ah! il les a entendus… le voilà qui entre dans les terres labourées… ce n'est pas sot! les chevaux sont lourds… ils enfonceront… Bien! ils ne vont déjà plus si vite!… Et lui? le pauvre garçon file comme une perdrix… il saute les ruisseaux… Tiens! où veut-il aller?… Ah! il a songé au bois! et il a, ma foi, bien raison!… Il approche… il y touche… il entre… disparu!
Quand Belle-Rose eut pénétré dans le bois, il courut quelques instants encore, jusqu'à ce qu'il entendît le bruit des chevaux galopant sur la lisière. Se jetant alors de côté, il fit une centaine de pas, et se blottit sous un fourré, le nez en terre, comme un lièvre. Bouletord et ses deux acolytes arrivèrent poussant leurs montures à coups de plat de sabre; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit à droite, les soldats prirent à gauche, et trois minutes après le bruit de leur course se perdait dans l'éloignement. Belle-Rose, tranquille de ce côté, et voulant éviter la poursuite des gens de la maréchaussée à pied, qui ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le franchit. Au bout d'un quart d'heure, il se trouva sur le bord d'une avenue que coupait une rivière sur laquelle on avait jeté un pont. Une grille la fermait d'un côté, un grand château s'élevait à l'autre extrémité. Belle-Rose avança la tête; il ne vit rien et n'entendit rien. Décidément la maréchaussée s'était fourvoyée. Il entra dans l'avenue et marcha vers le château. Il avait à peine fait une vingtaine de pas, qu'il aperçut à quelque distance une dame à cheval et derrière elle un domestique en livrée. La dame paraissait lire une lettre que le laquais venait sans doute de lui remettre. A l'écume qui blanchissait son mors et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait à peine achevé sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle appliqua un coup de houssine à son cheval; le cheval, surpris, bondit, se cabra et partit comme un trait. Sa maîtresse poussa un cri, le valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui précipita sa course dans l'avenue. Il allait enfiler le pont jeté sur la rivière, lorsqu'une branche, chassée par le vent, s'embarrassa dans ses jambes. Le cheval, effaré, sauta sur la berge de la rivière qui, en cet endroit, était à pic. Ses pieds de derrière pétrissaient l'arête, et le moindre faux pas pouvait le précipiter dans l'eau profonde qui se brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le péril d'un coup d'oeil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit se jeter de côté; la dame, plus pâle qu'une morte, s'élança de selle, et Belle-Rose et le coursier fumant roulèrent sur l'herbe. Belle-Rose n'entendit qu'un cri, ne sentit qu'un coup et s'évanouit. Quand il revint à lui, il était couché sur un sofa dans une grande pièce magnifiquement meublée. Son premier geste fut de porter sa main à son front; une vive douleur répondit au contact de ses doigts.
—Oui, oui, vous êtes blessé! Il s'en est fallu d'un demi-pouce que le fer du cheval n'atteignît la tempe! Adonis a été adroit dans sa maladresse.
Belle-Rose pencha la tête pour voir la personne qui parlait, et reconnut la dame qu'il venait de tirer d'un si grand péril. Il voulut se relever pour la remercier des soins qu'elle avait pris de lui.