Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés, dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et cette voix leur alla au cœur.

Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de chanter: Bonheur de se revoir.

Et le frère et la sœur se mirent à fondre en larmes; car ils ne revoyaient personne.

Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu comme elle me promettait de m'aimer?»

Et Geneviève refoulait dans son cœur tous les souvenirs d'Albert qui venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le bord du lit de sa sœur.

Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la tombe de Rosalie.

De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon, qui l'avertissait qu'il suspendait momentanément ses leçons et qu'il lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.

Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle commençait ainsi:

«Monsieur,

«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....»