II
Albert à Léon.
Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris, comme Silvio Pellico, le célèbre captif:
Miei prigioni.—Mes prisons.
Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.
«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où allez-vous?
—Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»
Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du cœur.... trace ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel malheur de ne pas vous voir quelques heures!»
On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel endroit...»