Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.

Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.

«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de cœur: les plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris, mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à l'autre.»

Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon, quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta: «Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour ne pas connaître nos amis.»

Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son cœur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon, conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le regarder, il crut qu'elle lui arrachait le cœur. Il se leva et sortît du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait l'antichambre.

«Léon, où vas-tu?

—Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je pleurerais ou je tuerais quelqu'un.

—Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes: calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle t'aime.»

Le frère et la sœur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.»

Léon obéit à sa sœur, autant pour ne pas abandonner le terrain à Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa sœur ne s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements. Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le cœur de Léon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et devint soucieuse; elle n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de Redeuil.