—Et quand vous aurez fini votre droit?

—Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera autant pour moi.»

L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer encore cette soirée avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité, qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui écrivait:

XXIII

Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie; mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il faut espérer qu'elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie avec nous ou elle s'enferme toute seule.

Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit: «Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser; aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman. Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi. Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne s'aperçoit pas de la maladie de sa sœur, tout préoccupé qu'il est de ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition d'être à cinq cents lieues.

XXIV

Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand Albert était arrivé à Fontainebleau, un peu malade, Geneviève avait senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui, elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on entendait tous les soirs des rossignols.

Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève, sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa fameuse maladie; elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne pouvait même plus l'entendre.

On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans les diverses saisons de l'année, la terre se plaise à revêtir tour à tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse. C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus belle robe. La princesse du conte de Peau-d'Ane, quand le prince la regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait complètement fou.