—Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.

—Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici. Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent a jeté hors de son nid.»

Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après l'avoir embrassé, elle lui dit:

«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je me fais un peu belle?

—Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours? Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières et par sa sévérité.»

XX

Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible. Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait leurs caresses et les témoignages de leur affection.

Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le cœur navré et se disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement, et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.»

La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M. Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa sœur, ni du changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son visage et sur sa santé.

Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.