Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant, je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.»
Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le salon.»
XXXII
C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi, demanderait peut-être un jour l'aumône dans les Champs-Élysées. Et Geneviève, Geneviève venait demander à travailler!
Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée que par sa persévérance.
XXXIII
Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et, quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie. Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon. Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie, pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins, d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se dévouer.
Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.
Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc; de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'œil une profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.
Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa que probablement, à cause de la confusion où on était pour les préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui t'amène?»