M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-là; en effet, il est bien fâcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez soi à des théories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans qu'on soit dérangé par l'aspect importun d'une misère sur laquelle il n'y a pas de discours à faire, ni de théorie à développer, tant elle est voisine et facile à soulager.
Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait décider son maître à sortir; sa première tentative avait honteusement échoué; le beau temps et le soin de sa santé l'avaient trouvé inébranlable; mais Modeste avait décidé qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas à entendre un grand fracas dans la cuisine: c'était le café qui était renversé; il n'y en avait pas un grain dans la maison, par la négligence du fournisseur ordinaire.
M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de café, l'habitude lui en avait fait un besoin impérieux; il fut alors décidé qu'il sortirait pour en prendre dans un établissement où on le faisait passable, sans que cependant il pût entrer en comparaison avec celui de Modeste.
«Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.
—Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous à sortir ainsi vêtu?
—Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.
—Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est usé et râpé, et qu'il y manque un bouton.
—Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera attention à moi.
—Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon maître sortir de la sorte?»
Et sans attendre de réponse elle apporta un autre habit, retira elle-même à M. Chaumier celui dont il était couvert, et l'emporta triomphante....