Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'un homme pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie passée et toute sa vie à venir; il se faisait à ce moment une fourche dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?»
Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.»
Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta:
«N'y a-t-il donc plus d'espoir?
—Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre sœur est bien malade.»
Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait emporter son dernier espoir.
«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?
—Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période, nous avons probablement plusieurs mois devant nous.»
En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'œil jusqu'à ce qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de désespoir.
Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir, faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques conseils donnés par hasard.