La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux; elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur cœur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les plaisirs du monde allaient lui manquer!
Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.
Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle était ruinée et malheureuse.
Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux et leur dire: «Geneviève, ma sœur, Léon, mon cousin, mon amant, mon mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous trois.»
XVIII
L'auteur à ses amis connus et inconnus.
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Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!...
Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints, recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez moi et attendre. Attendons.
C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré. J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens; Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si bien!