Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire plus tôt et avait souvent besoin de repos.
Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme de ménage?
—Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit, elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que tu sois éveillé.»
Il s'était élevé entre le frère et la sœur une noble et touchante lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en ai pas besoin, j'en ai encore.»
La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on donnait vingt francs par mois.
J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une heure avant le jour, elle se réveillait, allumait une chandelle, et se levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les privations que Léon s'était imposées pour elle! avec quel soin elle faisait une reprise dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour, mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait pas à tromper sa sœur!
Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail plus noble que la broderie des femmes désœuvrées sur des étoffes d'or et d'argent.
Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce qu'il avait de rebutant.
Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la femme de ménage.
Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait remplie.