Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M. Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle n'amusait pas.
Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon. Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa sœur. Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait d'annoncer:
M. Michaud,
Madame Michaud,
Mademoiselle Anaïs Michaud.
C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie, elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre cœur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et ses dents.
Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son cœur; une douleur poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable.
Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait éprouver son frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!»
Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des autres, et j'en vivrai.»
Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les parfums du soir.