«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car de nouvelles affections viendront remplir ton cœur; tu auras des enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma sœur, si timide, si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»

Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui arrivait.

LÉON.—Tu arrives à propos; lis cette lettre.

ALBERT.—Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?

Geneviève se penche sur sa broderie.

LÉON.—Geneviève refuse.

ALBERT.—Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.

LÉON.—Tu entends, Geneviève?

Geneviève se penche encore davantage; son cœur est déchiré. Albert n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son frère en la voyant passer aux bras d'un mari.

ALBERT.—Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne, la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes tes amies.»