—Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en esse que je cherchais: laisse.... tendresse, cela va à ravir.»
Les Sanlecque donnaient ce jour-là un dîner hostile. On avait invité plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait, comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on avait mis toutes les voiles dehors. C'étaient des prodiges de vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison, c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer. Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer des pois chers.)
Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève, et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres, aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup, il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa sœur, et le sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses, heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment, papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:
Au vallon tout est sombre, etc.; puis il attendit, et recommença par: Réveillez-vous, belle endormie. Il attendit encore, et, après ces intervalles, joua: Venez, venez à mon secours, et Venez, gentille dame. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au pied du mur, joua alors: O ma Zélie! Alors, une voix de femme répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une cuisinière.
Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles, très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.
LE VIOLON, dans les lilas.
Une fièvre brûlante, etc., etc.
LA VOIX, à travers les barreaux.
Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.
LE VIOLON.