Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la malheureuse attendait un mot, ou une visite, lencouragement à la résignation quelle demandait. Mais comment navait-elle pas récrit depuis? Peut-être était-elle malade; et danciennes craintes lui revenaient. Il pensa quHettéma pourrait lui donner des nouvelles, et, confiant dans la régularité de ses habitudes, alla lattendre devant le Comité dartillerie.
Le dernier coup de dix heures sonnait à Saint-Thomas dAquin lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet retroussé, la pipe aux dents, quil tenait à deux mains pour se chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, très ému de tout ce quil lui rappelait; mais Hettéma laccueillit dun mouvement dhumeur à peine contraint.
— Vous voilà!… Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette semaine!… nous qui sommes allés à la campagne pour vivre au calme…
Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le dimanche précédent ils avaient invité Fanny à dîner chez eux avec lenfant dont cétait le jour de sortie, histoire de la distraire un peu de ses vilaines idées. En effet, on avait mangé assez gaiement, même elle leur chantait un morceau de musique au dessert; puis on se séparait vers dix heures, et ils sapprêtaient à se mettre au lit délicieusement, quand tout à coup on frappe aux volets et la voix du petit Joseph appelle effarée:
— Venez vite, maman veut sempoisonner…
Hettéma se précipite, arrive à temps pour lui arracher de force le flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre à bras- le-corps, la maintenir et se défendre, contre les coups de tête, les coups de peigne dont elle lui abîmait là figure. Dans la lutte, la fiole se brisait, le laudanum répandu partout, et il nen avait pas été autre chose que des vêtements tachés et empestés de poison.
— Mais vous comprenez bien que des scènes pareilles, tout ce drame de faits-divers, pour des gens tranquilles… Aussi cest fini, jai donné congé, le mois prochain je déménage…
Il remit sa pipe dans létui, et avec un adieu bien paisible disparut sous les arcades basses dune petite cour, laissant Gaussin tout bouleversé de ce quil venait dentendre.
Il se représentait la scène dans cette chambre qui avait été leur chambre, leffroi du petit appelant au secours, la lutte brutale avec le gros homme, et il croyait sentir le goût opiacé, lamertume somnolente du laudanum répandu. Lépouvante lui en resta tout le jour, aggravée de lisolement où elle allait se trouver. Les Hettéma partis, qui lui retiendrait la main à la nouvelle tentative?
Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de nêtre pas si dur quil voulait le paraître, puisquil prenait encore quelque intérêt à la pauvre abandonnée: «On ta dit, nest-ce pas?… Jai voulu mourir… cétait de me sentir si seule!… Jai essayé, je nai pas pu, on ma arrêtée, ma main tremblait peut-être… la peur de souffrir, de devenir laide… Oh! cette petite Doré, comment a-t-elle eu le courage?… Après la première honte de mêtre manquée, ça été une joie de penser que je pourrais técrire, taimer de loin, te voir encore; car je ne perds pas lespoir que tu viendras une fois, comme on vient chez une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par pitié, seulement par pitié.»