Il y a loin d'avoir été témoin d'une scène aussi terrible que celle que nous avons essayé de retracer tout à l'heure, d'en avoir suivi tous les détails d'un œil épouvanté, ou d'en entendre le récit, fût-ce de la bouche de celle qui a failli en être la victime, fût-ce sur le théâtre même où elle s'était passée; cependant, comme la fumée des coups de fusil était à peine dissipée, comme le cadavre du monstre était encore là, flottant et frémissant des convulsions de l'agonie, la narration de Sara produisit un grand effet. Chacun regretta galamment de ne pas s'être trouvé à la place de l'inconnu ou du nègre. Chacun assura qu'il eût, certes, visé aussi juste que l'un, ou nagé aussi vigoureusement que l'autre. Mais à toutes ces protestations d'adresse et de dévouement, une voix secrète répondait intérieurement dans le cœur de Sara: «Il n'y avait qu'eux qui pussent faire ce qu'ils ont fait.»

En ce moment, on entendit, à la voix des chiens, que le cerf était aux abois. On sait quelle fête c'est pour de vrais chasseurs que d'assister à l'hallali d'un animal qu'ils ont courre toute une matinée. Sara était sauvée, Sara n'avait plus rien à craindre. Il était donc inutile de perdre en doléances, sur un accident qui, au bout du compte, n'avait eu aucune suite fâcheuse, un temps qu'on pouvait si bien occuper ailleurs; deux ou trois chasseurs des plus éloignés de la jeune fille s'éclipsèrent, filant du côté d'où venait le bruit; quatre ou cinq autres les suivirent. Henri fit observer qu'il serait impoli qu'il n'accompagnât point ceux qu'il avait invités et auxquels il devait faire jusqu'à la fin les honneurs de son domaine; au bout de dix minutes, il ne restait plus près de Sara et de ma mie Henriette que M. de Malmédie.

Tous trois rentrèrent à l'habitation, où un succulent dîner attendait les chasseurs, qui ne tardèrent pas à arriver, Henri en tête; il apportait galamment à sa cousine le pied du cerf qu'il avait coupé lui-même, afin de le lui offrir comme un trophée. Sara le remercia de cette gracieuse attention, et, de son côté, Henri la félicita de ce que ses belles couleurs étaient si complètement revenues, qu'on eût dit, à la voir, qu'il ne s'était absolument rien passé d'extraordinaire; les autres chasseurs se réunirent à Henri et firent chorus.

Le repas fut des plus gais. Ma mie Henriette demanda la permission de ne pas y assister; la pauvre femme avait eu si grand-peur, qu'elle se sentait prise de la fièvre. Quant à Sara, elle était véritablement, à l'extérieur du moins, comme l'avait dit Henri, d'une tranquillité parfaite, et elle fit les honneurs du dîner avec la grâce qui lui était habituelle.

Au dessert, on porta plusieurs toasts parmi lesquels, il est juste de le dire, quelques-uns firent allusion à l'événement de la matinée; mais, dans ces toasts, il ne fut question ni du nègre inconnu ni du chasseur étranger; tout l'honneur du miracle fut rapporté à la Providence, qui voulait conserver à M. de Malmédie et à Henri une nièce et une fiancée si tendrement chérie.

Mais si, dans l'intervalle des toasts, personne ne souffla le mot sur Laïza et sur Georges, dont nul, au reste, ne connaissait les noms; chacun en revanche parla longuement de ses prouesses personnelles, et Sara, avec une ironie charmante, distribua à chacun la part d'éloges qui lui était due pour son adresse et pour son courage.

Comme on se levait de table, le commandeur entra; il venait annoncer à M. de Malmédie qu'un nègre qui avait essayé de fuir avait été rattrapé et venait d'être ramené au camp. Comme c'était une de ces choses qui arrivent tous les jours, M. de Malmédie se contenta de répondre.

—C'est bon, qu'on lui donne la correction ordinaire.

—Qu'est-ce donc, mon oncle? demanda Sara.

—Rien, mon enfant, dit M. de Malmédie.