Mais, au point du jour, le combat recommence. C'est le Syrius, à son tour, que la division française a choisi pour victime. C'est le Syrius que le quadruple feu du Victor, de la Minerve, de la Bellone et du Ceylan va écraser. C'est sur lui que se réunissent boulets et mitraille. Au bout de deux heures, il n'a plus un seul mât; sa muraille est rasée, l'eau entre dans sa carène par vingt blessures: s'il n'était échoué, il coulerait à fond. Alors son équipage l'abandonne à son tour; le capitaine le quitte le dernier. Mais comme à bord de La Magicienne, le feu est demeuré là, une mèche le conduit à la sainte-barbe, et, à onze heures du matin, une détonation effroyable se fait entendre, et le Syrius disparaît anéanti!

Alors l'Iphigénie, qui a combattu sur ses ancres, comprend qu'il n'y a plus de lutte possible. Elle reste seule contre quatre bâtiments; car, ainsi que nous l'avons dit, la Néréide, n'est plus qu'une masse inanimée; elle déploie ses voiles, et profitant de ce qu'elle a échappé presque saine et sauve à toute cette destruction qui s'arrête à elle, elle essaye de prendre chasse, afin d'aller se remettre sous la protection du fort.

Aussitôt le capitaine Bouvet ordonne à la Minerve et à la Bellone de se réparer et de se remettre à flot. Duperré, sur le lit ensanglanté où il est couché, a appris tout ce qui s'est passé: il ne veut pas qu'une seule frégate échappe au carnage; il ne veut pas qu'un seul Anglais aille annoncer sa défaite à l'Angleterre. Nous avons Trafalgar et Aboukir à venger. En chasse! En chasse sur l'Iphigénie!

Et les deux nobles frégates, toutes meurtries, se relèvent, se redressent, se couvrent de voiles et s'ébranlent, en donnant l'ordre au Victor d'amariner la Néréide. Quant au Ceylan, il est si mutilé lui-même, qu'il ne peut quitter sa place avant que le calfat ait pansé ses mille blessures.

Alors de grands cris de triomphe s'élèvent de la terre: toute cette population qui a gardé le silence retrouve la respiration et la voix pour encourager la Minerve et la Bellone dans leur poursuite. Mais l'Iphigénie, moins avariée que ses deux ennemies, gagne visiblement sur elles; l'Iphigénie dépasse l'île des Aigrettes; l'Iphigénie va atteindre le fort de la Passe; l'Iphigénie va gagner la pleine mer et sera sauvée. Déjà les boulets dont la poursuivent la Minerve et la Bellone n'arrivent plus jusqu'à elle et viennent mourir dans son sillage, quand tout à coup trois bâtiments paraissent à l'entrée de la Passe, le pavillon tricolore à leur corne; c'est le capitaine Hamelin, parti de Port-Louis avec L'Entreprenant, La Manche et l'Astrée. l'Iphigénie et le fort de la Passe sont pris entre deux feux; ils se rendront à discrétion, pas un Anglais n'échappera.

Pendant ce temps, le Victor s'est, pour la seconde fois, rapproché de la Néréide; et, craignant quelque surprise, il ne l'aborde qu'avec précaution. Mais le silence qu'elle garde est bien celui de la mort. Son pont est couvert de cadavres; le lieutenant, qui y met le pied le premier, a du sang jusqu'à la cheville.

Un blessé se soulève et raconte que six fois l'ordre a été donné d'amener le pavillon, mais que six fois les décharges françaises ont emporté les hommes chargés d'exécuter ce commandement. Alors le capitaine s'est retiré dans sa cabine, et on ne l'a plus revu.

Le lieutenant Roussin s'avance vers la cabine et trouve la capitaine Willoughby à une table, sur laquelle sont encore un pot de grog et trois verres. Il a un bras et une cuisse emportés. Devant lui son premier lieutenant Thomson est tué d'un biscaïen qui lui a traversé la poitrine; et, à ses pieds, est couché son neveu Williams Murrey, blessé au flanc d'un éclat de mitraille.

Alors, le capitaine Willoughby, de la main qui lui reste, fait un mouvement pour rendre son épée; mais le lieutenant Roussin, à son tour, étend le bras, et, saluant l'Anglais moribond:

—Capitaine, dit-il, quand on se sert d'une épée comme vous le faites, on ne rend son épée qu'à Dieu!