—Mais, à peu de chose près, nous sommes du même âge je pense, et vous avez trente ans à peine.

—Je vais en avoir quarante, Monsieur, répondit l'Anglais en souriant; je vous avais bien dit tout à l'heure que vous étiez dans votre jour de flatterie.

Le jeune homme, étonné, regarda alors son compagnon avec plus d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors, et reconnut, à de légères rides indiquées à l'angle des yeux et aux coins de la bouche, qu'il pouvait avoir effectivement l'âge qu'il se donnait, et qu'il était si loin de paraître. Puis, abandonnant son examen pour revenir à la question qui lui avait été faite:

—Oui, oui, dit-il; oui, je me rappelle cette bataille et une autre encore, mais qui eut lieu à l'extrémité opposée de l'île. Connaissez-vous Port-Louis, milord?

—Non, Monsieur, je ne connais que ce côté du rivage. Je fus blessé dangereusement au combat de Grand-Port, et transporté prisonnier en Europe. Depuis ce temps, je n'ai pas revu les mers de l'Inde, où je vais probablement faire un séjour indéfini.

Puis, comme si les dernières paroles qu'ils avaient échangées venaient d'éveiller dans ces deux hommes une source d'intimes souvenirs, chacun d'eux s'éloigna machinalement de l'autre, et s'en alla rêver en silence, l'un à la proue, l'autre au gouvernail.

Ce fut le lendemain de cette conversation qu'après avoir doublé l'île d'Ambre et être passée à l'heure prédite au pied de l'île Plate, la frégate Leycester fit, comme nous l'avons indiqué au commencement de ce chapitre, son entrée dans la rade Port-Louis, au milieu de l'affluence habituelle qui accueillait l'arrivée de chaque bâtiment européen.

Mais, cette fois, l'affluence était plus grande encore que de coutume, car les autorités de la colonie attendaient le futur gouverneur de l'île, qui, au moment où l'on doubla l'île des Tonneliers, monta sur le pont en grand uniforme d'officier général. Le jeune homme aux cheveux noirs connut donc seulement alors le grade politique de son compagnon de voyage, dont il ne savait, jusque-là, que le titre aristocratique.

En effet, l'Anglais aux cheveux blonds n'était autre que lord Williams Murrey, membre de la chambre haute, qui, après avoir été tour à tour marin et ambassadeur, venait d'être nommé gouverneur de l'île de France pour Sa Majesté Britannique.

Nous invitons donc le lecteur à reconnaître en lui ce jeune lieutenant qu'il a entrevu à bord de la Néréide, couché aux pieds de son oncle le capitaine Willoughby, blessé au côté d'un éclat de mitraille, et dont nous avions annoncé non seulement la guérison, mais encore la réapparition prochaine comme un des personnages principaux de notre histoire.