—Elle porte tout ce qu'elle peut porter en ce moment, mon père. Quand nous aurons vent arrière, nous ajouterons encore quelques chiffons de toile, et nous gagnerons deux nœuds; mais la frégate alors en fera autant, et cela reviendra au même; le Leycester doit gagner un mille sur nous; je le connais de vieille date.

—Alors, il nous rejoindra demain dans la journée?

—Oui, si nous ne lui échappons pas cette nuit.

—Et crois-tu que nous lui échapperons?

—C'est selon le capitaine qui le commandera.

—Mais, enfin, s'il nous rejoint?

—Eh bien, alors, mon père, ce sera une question d'abordage; car, vous comprenez, un combat d'artillerie ne peut pas nous aller, à nous. D'abord, le Leycester, si c'est lui, et c'est lui, je parierais cent nègres contre dix, a quelque chose comme une douzaine de canons de plus que nous; en outre, il a Bourbon, l'île de France, Rodrigue, pour se réparer. Nous, nous avons la mer, l'espace, l'immensité. Toute terre nous est ennemie. Nous avons donc besoin de nos ailes avant tout.

—Et en cas d'abordage?

—Alors la chance se rétablit. D'abord, nous avons des canons obusiers, ce qui n'est peut-être pas bien scrupuleusement permis sur un bâtiment de guerre, mais ce qui est un des privilèges que nous autres, pirates, nous concédons à nous-mêmes de notre autorité privée. Ensuite, comme la frégate est sur le pied de paix, elle n'a probablement que deux cent soixante-dix hommes d'équipage, et nous en avons, nous, deux cent soixante, ce qui, comme vous le voyez, surtout avec des drôles pareils aux miens, remet au moins les choses sur le pied de l'égalité. Tranquillisez-vous donc, mon père, et, comme voilà la cloche qui sonne, que cela ne nous empêche pas de souper.

En effet, il était sept heures du soir, et le signal du repas venait de se faire entendre avec sa ponctualité accoutumée.