Laïza s'élança dans la clairière; de leur côté, ceux qui le poursuivaient, comprenant la chance qui leur était donnée de tirer à découvert, redoublaient de vitesse. Ils arrivèrent à la lisière. Laïza était à cent cinquante pas d'eux, à peu près.
Alors, comme si l'ordre eût été donné, chacun s'arrêta, mit en joue et fit feu. Laïza parut n'être point touché, et continua sa course. Les soldats avaient encore le temps de recharger leurs armes avant qu'il disparût; ils glissèrent en hâte une cartouche dans le canon de leur fusil.
Pendant ce temps, Laïza gagnait énormément de terrain; il était évident que, s'il échappait à la seconde décharge comme il avait échappé à la première, et qu'il atteignît le bois sain et sauf, toutes les chances étaient pour lui. Vingt-cinq pas à peine le séparaient de la lisière du bois, et, pendant cette halte d'un instant, il avait gagné cent cinquante pas sur ses adversaires. Tout à coup, il disparut dans un pli du terrain; mais, malheureusement, la sinuosité ne se prolongeait ni à droite ni à gauche; il la suivit cependant tant qu'il put, pour dérouter ses ennemis; mais, arrivé à l'extrémité du petit ravin, dont l'épaulement l'avait protégé, force lui fut de gravir de nouveau le talus, et, par conséquent, de reparaître. En ce moment, dix ou douze coups de fusil partirent ensemble, et il sembla aux chasseurs d'hommes qu'ils le voyaient chanceler. En effet, après avoir fait quelques pas encore, Laïza s'arrêta, chancela de nouveau, tomba sur un genou, puis sur deux, posa à terre Georges, toujours évanoui; puis, se relevant tout debout, il se retourna vers les Anglais, étendit les deux mains vers eux avec un geste de dernière menace et de suprême malédiction, et, tirant son couteau de sa ceinture, il se l'enfonça jusqu'au manche dans la poitrine.
Les soldats s'élancèrent en poussant de grands cris de joie, comme font les chasseurs à l'hallali. Quelques secondes encore Laïza resta debout; puis, tout à coup, il tomba comme un arbre qui se déracine; la lame du couteau lui avait traversé le cœur.
En arrivant aux deux fugitifs, les soldats trouvèrent Laïza mort et Georges expirant: par un dernier effort, Georges, pour ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis, avait arraché l'appareil de sa blessure, et le sang en coulait à flots.
Quant à Laïza, outre le coup de couteau qu'il s'était donné dans le cœur, il avait reçu une balle qui lui traversait la cuisse, et une autre qui lui traversait de part en part la poitrine.
[Chapitre XXVII—La répétition]
Tout ce qui se passa pendant les deux ou trois jours qui, suivirent la catastrophe que nous venons de raconter ne laissa qu'un souvenir bien vague dans l'esprit de Georges; son esprit, égaré par le délire, n'avait plus que de vagues perceptions, qui ne lui permettaient ni de calculer le temps, ni d'enchaîner les événements les uns aux autres. Un matin seulement, il se réveilla comme d'un sommeil agité par de terribles rêves, et, en ouvrant les yeux, il reconnut qu'il était dans une prison.
Le chirurgien-major du régiment en garnison à Port-Louis était près de lui.