Ce que, Laïza avait prévu arrivait: les Anglais avaient escaladé l'enceinte, et ils comptaient se servir du chien pour rejoindre les fuyards une seconde fois, comme ils l'avaient déjà fait une première.

Il y eut un moment d'angoisse, pendant lequel Laïza écouta les aboiements du chien; pendant quelques minutes, ces aboiements restèrent stationnaires. Le chien était parvenu à l'endroit où l'on avait combattu puis, deux ou trois fois, les aboiements se rapprochèrent. Le chien allait des retranchements à la cabane, où Georges, blessé, était demeuré quelque temps, et où son père était venu le visiter; enfin, les aboiements s'éloignèrent vers le sud: c'était la direction qu'avait prise Pierre Munier; la ruse de Laïza avait réussi, les chasseurs s'étaient trompés de piste, ils suivaient le père et abandonnaient le fils.

La situation dont on venait de sortir était d'autant plus grave, que, pendant cette halte d'un instant, les premiers rayons du jour avaient commencé à paraître, et que la mystérieuse obscurité de la forêt commençait à s'éclaircir. Certes, si Georges se fût trouvé sain et sauf, agile et fort, comme il l'était, l'embarras eut été moindre, car ruse courage, adresse, tout se fût présenté en égale proportion entre ceux qui étaient poursuivis et ceux qui poursuivaient; mais la blessure de Georges rendait la partie inégale, et, Laïza ne se dissimulait pas que la situation était des plus critiques.

Une crainte surtout le préoccupait: c'est que les Anglais, comme la chose était probable, n'eussent pris pour auxiliaires des esclaves dressés à la chasse des nègres marrons et ne leur eussent fait quelque promesse, comme celle de la liberté; par exemple, si Georges tombait entre leurs mains. Alors, il perdait une partie de ses avantages d'homme de la nature, en face de ces autres hommes, fils de la nature comme lui, et pour qui, comme pour lui, la solitude n'avait pas de secrets et la nuit pas de mystères.

Aussi pensa-t-il qu'il n'y avait pas un instant à perdre, et, aussitôt ses incertitudes fixées sur la direction qu'avaient prise ceux qui les poursuivaient, il se remit en marche, s'avançant toujours vers l'est.

La forêt avait un aspect étrange, et tous les animaux paraissaient partager la préoccupation de l'homme: la fusillade, qui avait retenti toute la nuit, avait réveillé les oiseaux dans les branches, les sangliers dans leurs bauges, les daims dans les halliers; tout était sur pied, tout parlait d'effroi, et l'on eût dit tous les êtres animés atteints d'une espèce de vertige. On marcha ainsi deux heures.

Au bout de deux heures, il fallut faire halte: les nègres s'étaient battus toute la nuit, et n'avaient pas mangé depuis la veille à quatre heures. Laïza s'arrêta sous les ruines d'un ajoupa qui, sans aucun doute, avait servi cette nuit même de retraite à des nègres marrons; car, en remuant un monceau de cendres, qui paraissait le résultat d'un assez long séjour, on y retrouva du feu.

Trois des nègres se mirent en chasse des tanrecs. Le quatrième s'occupa de rallumer le foyer. Laïza chercha des herbes pour renouveler l'appareil du blessé.

Si fort de corps, si puissant d'esprit que fût Georges, l'âme avait cependant été vaincue par la matière: il avait la fièvre, il avait le délire, il ignorait ce qui se passait autour de lui et il ne pouvait aider ceux qui essayaient de le sauver, ni par le conseil ni par l'exécution.

Cependant, le pansement de sa blessure parut lui apporter quelque repos. Quant à Laïza il ne semblait soumis à aucun des besoins physiques de la nature. Il y avait soixante heures qu'il n'avait dormi, et il ne paraissait pas avoir besoin de sommeil; il y avait vingt heures qu'il n'avait mangé, et il ne semblait pas avoir faim.