Celle dans laquelle on venait d'entrer était belle et sereine; cependant la lune arrivée à son dernier quartier ne devait se lever que vers les onze heures.
Pour des hommes moins préoccupés du danger qu'ils couraient, et surtout moins habitués à de pareils aspects, c'eût été un majestueux spectacle que cette dégradation successive de la lumière au milieu des vastes solitudes et du paysage agreste que nous avons essayé de peindre. D'abord l'obscurité commença de monter des endroits inférieurs, s'élevant comme une marée le long des troncs d'arbres, aux flancs des rochers, sur les pentes de la montagne, conduisant le silence avec elle, et chassant peu à peu les dernières clartés du jour, qui se réfugièrent au sommet du piton, s'y balancèrent un instant comme les flammes d'un volcan, puis s'éteignirent à leur tour, submergées par cette mer de ténèbres.
Cependant, pour des yeux habitués à la nuit, cette obscurité n'était pas complète; pour des oreilles habituées à la solitude, ce silence n'était point absolu. La vie ne s'éteint jamais tout entière dans la nature; aux bruits du jour qui s'endorment succèdent les bruits de la nuit qui s'éveillent: au milieu de ce grand murmure que font, en se mêlant ensemble, le frémissement des feuilles et la plainte des ruisseaux, passent d'autres rumeurs, causées par la voix ou par les pas des animaux de ténèbres: voix sombres, pas furtifs et inattendus, qui inspirent aux cœurs les plus termes cette émotion mystérieuse que le raisonnement ne peut combattre, parce que la vue ne peut rassurer.
Or, aucune de ces rumeurs confuses n'échappait à l'oreille exercée de Laïza: chasseur sauvage, et, par conséquent, homme de la solitude et voyageur de la nuit, la nuit et la solitude avaient peu de mystères pour ses yeux et de secrets pour ses oreilles: il reconnaissait le grignotement du tanrec rongeant ses racines d'arbres, les pas du cerf se rendant à la source accoutumée, ou le battement des ailes de la chauve-souris dans la clairière, et deux heures s'écoulèrent sans qu'aucun de ces bruits pût le tirer de son immobilité.
Au reste, chose étrange, c'était dans cette partie de la montagne, qu'habitaient alors deux cents hommes à peu près, que le silence était le plus absolu, et que la solitude semblait la plus parfaite. Les douze nègres de Laïza étaient couchés la face contre terre, de façon que lui-même les distinguait à peine dans l'obscurité, rendue plus épaisse encore par l'ombre des arbres, et, quoique quelques-uns dormissent, on eût dit que, pendant leur sommeil même, la prudence retenait leur souffle, qu'on pouvait entendre à peine. Quant à lui, appuyé tout debout contre un énorme tamarinier, dont les branches flexibles se projetaient, non seulement sur le chemin qui longeait les rochers, mais encore sur le précipice qui s'étendait au delà du chemin, il pouvait défier l'œil le plus exercé de distinguer son corps du tronc de l'arbre géant avec lequel, grâce à la nuit et à la couleur de sa peau, il était entièrement confondu.
Laïza se tenait, depuis une heure à peu près, dans ce silence et dans cette immobilité, lorsqu'il entendit derrière lui le bruit que faisaient les pas de plusieurs hommes sur une terre toute parsemée de cailloux et de branches sèches; d'ailleurs, ces pas, quoique retenus, ne semblaient pas avoir la prétention de se dissimuler tout à fait: il se retourna donc avec assez d'insouciance, comprenant que ce devait être une patrouille qui venait à lui. En effet, ses yeux, habitués aux ténèbres, distinguèrent bientôt six ou huit hommes qui s'approchaient, et à la tête desquels, à sa grande taille et aux vêtements qui le couvraient, il reconnut Pierre Munier.
Laïza sembla se détacher de l'arbre contre lequel il était appuyé, et marcha à lui.
—Eh bien, lui dit-il, les hommes que vous avez envoyés à la découverte sont-ils revenus?
—Oui, et les Anglais nous poursuivent.
—Où sont-ils?